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Dr Ahmed Hamza Benahcene, pédiatre libéral : « la carence en fer, un sérieux problème de santé publique »

samedi 19 juin 2021, écrit par : F. Senoussaoui

L’un des objectifs de développement durable (ODD) 2016-2030 de la décennie des actions des Nations unies pour la nutrition (2016-2025) est d’éliminer toutes les formes de malnutrition, dont la carence en fer. Celle-ci représente 50% des causes mondiales d’anémie. Le Dr Benahcene aborde avec nous cette question pour ce qui est de l’Algérie et livre les recommandations à respecter pour éviter la carence en fer, notamment chez les enfants et les femmes enceintes.

Liberté : Pouvez-vous définir la carence en fer et quelles sont justement ses conséquences ?

Dr A. Hamza Benahcene : La carence en fer, ou carence martiale, est la carence nutritionnelle la plus courante dans le monde. Le fer est, en effet, un des sels minéraux indispensables au corps humain ; on le retrouve dans tous les types de cellule. Une carence en fer se développe lorsque les apports sont inférieurs aux besoins, finissant alors par affecter les fonctions physiologiques et avoir des conséquences sur la santé et le bien-être.
La principale conséquence d’une carence en fer est l’anémie (baisse de la quantité d’hémoglobine), cependant, il existe des carences sans anémie ; d’ailleurs, on peut considérer la carence en fer comme le stade prédécesseur de l’anémie ferriprive.
La carence martiale peut donner des manifestations cliniques, telles que l’anorexie ou le manque d’appétit, la fatigue et les étourdissements, l’agitation chez le petit nourrisson, la pâleur, la diminution de la force physique, l’essoufflement à l’effort, les infections – surtout respiratoires et ORL – répétées et des fonctions cognitives altérées (retard de croissance, retard de développement, faibles capacités de concentration, difficultés d’apprentissage, etc.).

Y a-t-il un bilan biologique à faire ? Et en cas de carence, peut-on parler de problème de santé publique ?
Oui, pour la carence en fer, juste un seul paramètre : il s’agit de ferritinémie ; c’est un paramètre biologique qui renseigne sur les réserves en fer dans l’organisme. En cas de carence confirmée par les bilans, il s’agit bel et bien d’un problème de santé publique.
En effet, c’est la carence nutritionnelle la plus fréquente au monde, elle est beaucoup plus fréquente que le marasme et le kwashiorkor, voire plus fréquente que la carence calcique et les autres carences connues.

Pouvez-vous nous donner quelques chiffres ?
Oui, bien sûr. Dans le monde, on estime qu’environ 800 millions à 1 milliard de personnes présentent une carence martiale, soit 15 à 20% de la population mondiale. Selon l’OMS, 43% des enfants de moins de 5 ans souffrent d’anémie. Dans la moitié des cas, la carence en fer est à l’origine de cette anémie.
Une compilation de données des enquêtes démographiques de santé (EDS) de 11 pays d’Afrique francophone révèle que 72% des enfants âgés de 6 mois à 5 ans souffrent d’une anémie, ce qui est énorme, voire catastrophique. Selon une autre étude américaine publiée dans le JAMA (Journal of the American Medical Association) en 1997, pas moins de 13% des enfants âgés de 12 mois remplissent les critères de carence en fer.
Un autre article paru en 2004 dans le corpus médical de la faculté de Grenoble rapportait qu’une étude en région parisienne effectuée en 1989 avait conclu à une carence martiale présente à l’âge de 10 mois chez près de 30% des enfants métropolitains et près de 50% des enfants d’origine nord-africaine.

Quelles sont les causes de cette carence ?
La carence en fer ou carence martiale est due essentiellement à un déficit d’apport en fer secondaire à la malnutrition, surtout dans les pays pauvres.
Elle peut être aussi en rapport avec le manque ou la mauvaise supplémentation des femmes enceintes en fer pendant la grossesse. En effet, toutes les femmes doivent prendre du fer, médicament prescrit par leur médecin, pendant la grossesse et qui sera transmis en grande partie
au fœtus, surtout pendant le dernier trimestre. Il est d’ailleurs important de savoir que le nouveau-né vient au monde avec un capital ferrique d’environ 250 à 300 mg, dont les deux tiers ont été de la mère au cours du dernier trimestre de la grossesse. Cela donne certainement une idée sur l’importance de la supplémentation en fer des femmes enceintes.

Y a-t-il d’autres causes de cette carence martiale chez le nourrisson ? Qu’en est-il du lait de vache ?
Certainement. On peut citer les spoliations sanguines ou les hémorragies chez le nourrisson, les prélèvements sanguins répétés chez le nourrisson, la naissance avant terme appelée communément la prématurité et aussi une autre cause sur laquelle il faut insister auprès des sages-femmes : celle d’éviter pendant l’accouchement de faire un clampage précoce du cordon ombilical ; le clampage précoce prive le nouveau-né d’une quantité considérable de sang et donc de fer. Sans oublier évidemment d’évoquer certaines croyances erronées conduisant souvent à des pratiques inappropriées de l’alimentation du nourrisson et du jeune enfant, telles que penser que le lait de vache serait riche en fer et donc penser bien faire en le donnant au petit nourrisson, ce qui est totalement faux.
En effet, le lait de vache est très pauvre en fer et donc n’est pas du tout adapté aux besoins du nourrisson, dont les besoins sont souvent importants après l’âge de 12 mois.

Que faut-il alors proposer à ces nourrissons et aux nourrissons non allaités au sein ?
Le lait maternel. On ne le répétera jamais assez : il faut insister en faisant la promotion de l’allaitement maternel et ce, à tous les niveaux. Il faut savoir que pour le fer du lait maternel a une meilleure biodisponibilité, c’est-à-dire une meilleure diffusion dans les tissus, sans parler, bien entendu, des autres vertus du lait maternel, qui sont innombrables.
Bien que cela soit vraiment dommage qu’un enfant ne soit pas allaité au sein, cela étant dit, ces nourrissons doivent recevoir des laits adaptés à leur âge et à leurs besoins, appelés communément lait infantile, lait de suite (après l’âge de 6 mois) et lait de croissance, qui sont donnés après l’âge de 12 mois. D’ailleurs, une grande étude récente (Étude agile) menée en 2019 et qui a touché plusieurs pays d’Afrique a montré qu’en Algérie, plus de 50% des mères estiment que le lait ordinaire répond aux besoins nutritionnels de leur bébé entre 6 et 12 mois.

Qu’en est-il de l’alimentation proprement dite de l’enfant ? Quels sont justement ces aliments riches en fer ? Citez-nous les plus pertinents d’entre eux ?
Celle-ci doit être entamée à temps, c’est-à-dire entre 4 et 6 mois (6 mois pour l’OMS et 4 mois pour beaucoup de sociétés savantes).
Cette alimentation doit être progressive, bien conduite et surtout contenir des aliments riches en fer de telle sorte à en faire bénéficier le nourrisson et éviter ainsi la carence martiale et donc l’anémie ferriprive. Les aliments riches en fer sont nombreux, mais on doit, par ailleurs, savoir qu’il existe des aliments riches en fer héminique (fer animal) et des aliments riches en fer non héminique (fer végétal).
Pour le premier, qui est meilleur pour le nourrisson, on peut citer les abats, notamment le foie de poulet et d’agneau et même de veau, le poisson notamment blanc, la viande rouge, etc.
Pour le second, on peut citer les légumineuses (lentilles, pois, haricots, etc.), le riz, les pâtes alimentaires, la semoule, la farine de blé et autres produits céréaliers (laits avec des farines à grains entiers ou enrichis).

Quels sont les conseils à donner pour éviter cette carence ?
La carence en fer ou carence martiale est la carence nutritionnelle la plus répandue dans le monde. Elle constitue un véritable problème de santé publique. Cette carence doit être dépistée à temps et corrigée.
En effet, tous les acteurs de la santé doivent être impliqués, à savoir les médecins, les sages-femmes, les puéricultrices, voire les parents. Sa prévention passe par la bonne prise en charge des femmes enceintes en les supplémentant en fer durant le dernier trimestre de grossesse, la promotion de l’allaitement maternel et la bonne et surtout correcte diversification alimentaire chez le nourrisson et le petit enfant.

Entretien réalisé par : FAOUZI SENOUSSAOUI
Liberté


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