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LES MASSACRES DU 8 MAI 1945

Un crime contre l’humanité, un crime encore impuni
dimanche 7 mai 2006, écrit par : I. S. Le Soir d’Algérie, mis en ligne par : Boutebna N.

Les colons sont de la partie et se croient à l’ouverture de la chasse. L’un d’entre eux déclarera avoir tué « 83 merles » ce jour-là ! Ni lui ni aucun autre de ces innombrables criminels français contre l’humanité n’ont jamais été poursuivis ni inquiétés d’aucune façon. La France coloniale commet en un seul jour des centaines des plus incroyables tueries, reléguant les SS nazis au rang d’aimables boy-scouts. Les villageois rescapés errent dans les campagnes. Quelques jours plus tard, l’armée française en réunit 50 000, hommes, femmes et enfants, pour une soi-disant reddition où les exterminateurs paradent devant les survivants de leurs massacres.

Quelque 400 de ces figurants forcés disparaîtront à jamais à la suite de cette grotesque cérémonie. La gendarmerie française, les soldats français, la Légion étrangère de la République française et les colons français laisseront exposés à travers l’Algérie, pendant des mois, des milliers de ces cadavres avant de permettre qu’on les enterre.

Ceux qui ont été fait prisonniers sont systématiquement fusillés ; de nombreux autres meurent sous la torture, la tête écrasée dans un étau jusqu’à ce que la cervelle leur sorte par les narines ; quelques-uns survivront pour ne sortir des geôles françaises qu’à l’indépendance, en 1962. Cela s’est passé un 8 mai 1945 non pas en France, le jour où les Français fêtaient la fin de la guerre et l’armistice, mais dans des villes algériennes, des villages algériens. 45 000 morts, un chiffre qui fait peur même divisé par trois par l’administration coloniale. Tout comme lors des manifestations du 1er Mai, les militants encadrent étroitement les manifestants.

Les mots d’ordre sont formels : la manifestation pacifique du 8 mai doit se dérouler sans arme (même pas un canif), mais les slogans doivent apparaître sur les banderoles et le drapeau algérien doit être brandi au milieu des drapeaux alliés. Les militants, encore choqués par la répression du 1er mai, organisent donc la manifestation avec le maximum de précautions : services d’ordre, porte-drapeau, slogans, lieux de rendez-vous et de dispersion de la manifestation. Le matin même du 8 mai, des rassemblements ont lieu afin de vérifier l’absence d’armes.

A Sétif, la manifestation commence à partir de 8h30. La discipline règne dans les rangs des manifestants. L’arrivée au centre-ville avec le déploiement du drapeau algérien met pourtant le feu aux poudres. La police exige le retrait du drapeau tandis que les manifestants résistent. Un responsable politique de Sétif témoignera plus tard en précisant : “Vous savez combien le drapeau est sacré et quand il est sorti, il n’est plus question de le remiser.

Le commissaire de la PJ, Lucien Olivieri, et les inspecteurs, Lafont et Haas, entrent dans le cortège et somment les responsables des AML qu’ils trouvent devant eux de faire disparaître les pancartes et le drapeau algérien. Ceux-ci refusent. Une bousculade s’ensuit. Le commissaire Olivieri tire un coup de feu en l’air. A ce signal, les policiers qui se trouvaient de part et d’autre du cortège se groupent devant les manifestants. D’autres, sortis des cafés et des voitures, viennent les renforcer.

Certains tirent au revolver sur les Algériens qui leur font face, tuant le porte-drapeau Bouzid, un des porteurs de gerbes que l’on surnommait “le Petit Poucet”. La provocation policière entraîne la panique chez les manifestants. La confusion règne et des Européens sont tués. Les militants tentent pourtant de reprendre la situation en main. Une gerbe de fleurs est déposée au monument à 10 heures mais le car de gendarmerie intervient à nouveau et fauche tous les présents. 21 Européens sont tués au cours des affrontements tandis que le nombre de victimes algériennes est alors inconnu.

Dès le 8 mai au soir, la loi martiale est décrétée. Des armes sont distribuées aux milices européennes. “La chasse à l’Arabe” commence dès lors avec une terrible férocité. On voyait “des cadavres partout dans toutes les rues, la répression était aveugle ; c’était un grand massacre. J’ai vu les Sénégalais qui tiraient, violaient, volaient (...) Bien sûr, après l’état de siège, l’armée commandait”, se souvient Kateb Yacine en 1984.

“Tout Arabe non porteur d’un brassard est abattu.” Dans une enquête effectuée par le Parti communiste algérien le 15 mai 1945, un militant explique : “Les musulmans ne peuvent circuler sauf s’ils portent un brassard blanc délivré par l’autorité et justification d’un emploi dans un service public. A l’assassinat de 27 Européens ont fait suite des exécutions sommaires en grand nombre. L’exécution individuelle est tolérée. En plein centre-ville, un Européen rencontre un Arabe non porteur d’un brassard et le tue d’un coup de revolver.

Nul ne proteste. Dans un jardin, un bambin cueille des fleurs, un sergent passe et le tue comme on fait un carton dans les fêtes foraines. Les Européens possèdent en fait le droit de vie et de mort sur les musulmans.” Pendant plusieurs jours, des patrouilles circulent et tirent sans sommation sur les Algériens. Les nouvelles d’un massacre à grande échelle se propagent dans les campagnes environnantes de Sétif. Dès le 9 mai, des villageois descendent pour venger leurs frères victimes de la répression. Ils sont pourtant armés de façon dérisoire : armes de récupération, et surtout fusils de chasse, gourdins, couteaux.

L’armée réagit alors avec les grands moyens. Les douars sont bombardés pendant plusieurs jours et les populations refluent alors vers les crêtes. A Guelma, le scénario de la manifestation se déroule différemment. Le défilé commence en effet en fin d’après-midi, à 17h, dans l’ignorance des événements de Sétif. Arrivé en centre- ville avec drapeau et banderoles, le cortège est stoppé net par le préfet Achiary qui demande aux militants du PPA de se retirer. La police tire et tue un manifestant. Des affrontements éclatent, mais à 18h, la manifestation est terminée. Les troupes se dispersent. Mais dans la soirée, les arrestations commencent. La police perquisitionne et arrête.

Mais ce sont surtout les milices européennes avec la bénédiction des autorités qui prennent les choses en main. Le sous-préfet prend toutefois la tête de la répression et assume sans remords l’assassinat de 9 militants exécutés sans jugement ni procès. Les assassinats par les milices européennes sont massifs. 250 hommes armés patrouillent et arrêtent.

Les civils armés mènent la répression et contrôlent la ville. Les autorités ferment les yeux sur les exécutions sommaires. Le rapport Tubert abonde dans ce sens et affirme : “Des groupes de colons armés s’arrogeaient le droit du juger et de fusiller.” Toutefois l’armée n’est pas en reste. Dès les premiers jours, 40 000 hommes sont réquisitionnés pour mener la répression dans la région. Le 11 mai, des bombes sont lancées sur des attroupements de population. “Deux jours durant, l’aviation a bombardé les rassemblements indigènes sur les routes et à proximité des villages. Les jours suivants, le général Duval donne l’ordre de bombarder massivement les campagnes environnantes de Guelma. Le 17 mai, la région de Sétif subit également les assauts de l’aviation. Le nombre de victimes de ces bombardements est impossible à chiffrer.

“Les yeux versent
des larmes.
Comment arrêter les
larmes,
Alors que la patrie a
perdu ses enfants.
A Guelma, mes frères,
l’aviation
N’a épargné ni
femmes ni fillettes.
Je suis en deuil pour
les Sétifiens
Qui sont morts par
amour de la liberté.”

Telles étaient les paroles d’une chanson devenue très populaire, et chantée dans ces régions martyrisées après ces évènements tragiques.
I. S.

BIBLIOTHEQUE D’EL HAMMA
La mémoire en colloque

La Bibliothèque nationale d’El Hamma abritera ce lundi, à l’occasion de la commémoration du 61e anniversaire des massacres du 8 Mai 1945, un colloque international intitulé “Travail de mémoire et enjeux”. Cette manifestation est organisée par l’association Verdict qui s’applique depuis sa création à faire la lumière sur la “vérité sur les disparus, les crimes contre l’humanité et la torture durant la guerre de Libération nationale. Au menu de cette rencontre, plusieurs conférences seront données par des chercheurs et historiens autour des thèmes : “Devoir d’histoire et enjeux de mémoire”, “Histoire coloniale, le travail des historiens en France”, “Femmes, le sacrifice ignoré”... Verdict, l’association qui organise ce colloque, estime devoir “lever le voile sur cette longue période et guérir l’amnésie qui habite encore la mémoire de nos gouvernants pour rendre à notre peuple et à son histoire ce qui lui revient de droit, “le devoir de vérité”.


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