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Massacres du 8 mai 1945

Un si long silence algérien
lundi 8 mai 2006, écrit par : Par Chaffik Benhacene, La Tribune, mis en ligne par : Boutebna N.

Les Algériens commémorent, ce jour, le 61ème anniversaire des massacres de mai 1945 à Sétif, Guelma, Kherrata et dans d’autres localités du Constantinois, une commémoration qui ne peut que s’inscrire dans la réactivation de la guerre des mémoires induite par la loi de février 2005 et qui, depuis, a lourdement pesé sur les rapports entre les deux pays au point de remettre, de fait, en cause la signature du traité d’amitié projeté. Pour rappel, il y a juste un an, c’est à cette même occasion que le président de la République, dans un message adressé à un colloque universitaire tenu à Sétif, s’était exprimé, pour la première fois, publiquement sur l’esprit et la lettre de la loi française reconnaissant « le caractère positif de la colonisation », et faisant le procès des massacres commis dans la région, n’avait pas hésité à évoquer, à propos des fours à chaux de Guelma, les fours crématoires nazis de sinistre mémoire.

Le tollé soulevé en France dans les milieux politico-médiatiques par l’analogie -plus sereinement discutée par des historiens comme Mohamed Harbi-, informait aussi, toutes choses égales par ailleurs, à la fois sur la persistance d’une sélectivité dans la condamnation des crimes collectifs et sur la grande difficulté, pour la France institutionnelle et les plus larges secteurs de l’opinion française, de regarder sans fard leur passé colonial comme ils avaient su le faire, quelques années auparavant concernant le régime de Vichy et les responsabilités françaises dans la déportation des juifs. La brutale résurgence dans l’espace public algérien des massacres coloniaux, la montée en puissance d’une demande lancinante d’une repentance française à laquelle la multiplication, quasiment jusqu’à la fin de la campagne référendaire de l’an dernier, des interpellations publiques du chef de l’Etat -qui n’avait pas hésité à parler de « cécité mentale et de négationnisme », à Tlemcen en marge de la célébration du cinquantenaire de l’UGEMA- donnaient une tonalité de conditionnalité à toute relance du traité d’amitié, mesuraient paradoxalement plus le long silence algérien sur les réalités de la colonisation que l’établissement des culpabilités françaises.

Une frilosité algérienne

De l’indépendance à nos jours, on comptabilise deux ouvrages -l’un de Redouane Aïnat-Tabet, l’autre de Boucif Mekhaled- sur les événements de mai 1945, un film documentaire algérien signé par Ali Fateh Ayadi et peut-on rajouter celui, produit en France, de Mehdi Alaoui, dont la diffusion, à l’occasion du cinquantenaire des massacres par la chaîne ARTE avait soulevé une vague de protestations. Des colloques ont pu aussi être organisés par les universités -ce fut le cas l’an dernier à Sétif et Guelma- dont, assez généralement, ne subsistent que peu de traces et particulièrement assez peu de publications. Tout semble se passer alors comme si, plus d’un demi-siècle après l’insurrection sanctionnée par l’indépendance du pays, rien ne devait publiquement être mis en circulation qui put alimenter le procès de la colonisation française et plus singulièrement des responsabilités de l’Etat français, de son armée, de ses responsables politiques dans la conduite de la guerre de défense de l’Empire, en Algérie entre 1954 et 1962. Depuis l’an dernier, deux ouvrages sur la question ont été publiés. A Paris, pas à Alger, dont celui, attendu de longue date de l’historien, Jean-Louis Planche, qui ajoute au titre explicite Sétif 1945 - Histoire d’un massacre annoncé, le chiffre, rapporté aux sources françaises, d’une estimation du nombre de victimes situé entre vingt et trente mille personnes et on sait qu’officiellement les rapports français n’en admettaient qu’un peu plus que le millier. Cette frilosité algérienne dans la prise en charge du passé peut, sans doute, puiser une part de sa justification dans la profondeur des traumas liés aux humiliations de la colonisation et aux violences subies durant la guerre d’indépendance, mais procède tout autant et bien plus de la volonté délibérée du système politique autoritaire d’instrumentation de l’histoire, d’imposition à des fins de légitimation de la manipulation et des mensonges d’Etat. Il y a plus de dix ans déjà, l’historien Mohamed Harbi, dans l’une des ses rares interventions publiques à Alger opposait à ce qu’il avait identifié comme des « mémoires de factions » -les récits autorisés recueillis auprès des responsables des anciennes wilayas- l’absence de toute recherche crédible sur la détention, les camps, la torture, les zones interdites. Faute de cadre réglementaire de recension et surtout faute de publication, il est difficile de se faire une idée précise de l’état de la recherche historique en Algérie alors qu’il est loisible de situer, sur le terrain algérien, les évolutions tant thématiques que générationnelles en France. L’enjeu du passé est-il alors aussi lourd et prégnant en Algérie qu’en France.

Une profondeur raciste, blanche et chrétienne

Tant que le procès de la colonisation sera instruit sur le registre -sans doute payant à court terme- de l’émotion, voire de l’invective, l’Etat français sait, d’avoir de longue main effacé pareilles piques, ne rien avoir à craindre qui établirait ses culpabilités en Algérie et le cas des massacres de Sétif et de Guelma en offrent l’une des plus frappantes illustrations. Les Algériens savent peu, quand ils ne l’ignorent pas, que les effroyables chiffres de la répression de mai 1945 -quels que soient les chiffres retenus- répondaient officiellement à l’assassinat de citoyens européens par les émeutiers indigènes pour reprendre les formules alors en vigueur. Les victimes européennes étaient au nombre de cent trois dont la presse situait les inscriptions familiales, sociales et quelque part humanisait la disparition. Si l’on retenait seulement le chiffre de quinze mille victimes algériennes, un temps avancé par les enquêteurs français, le rapport serait de cent cinquante Algériens liquidés pour tout Européen tué qui prend son plein sens quand on le réfère aux dix victimes civiles françaises exécutées par la soldatesque nazie pour tout soldat allemand ciblé par la résistance française. A bien y regarder et même avec les réserves qu’impose la discipline de l’histoire, le lapsus présidentiel de Sétif sur les fours mettait-il le doigt sur un point sensible, la profondeur essentiellement raciste, blanche et chrétienne d’une répression européenne qui tenait les « Arabes » pour une sous-humanité. Et on sait que c’est avec de pareilles idées qu’avaient été remplis les camps d’extermination. Ceux qui en France s’étaient émus, tout récemment -à commencer par le ministre français des Affaires étrangères- de l’utilisation du mot de génocide par le président algérien à Constantine devraient sans doute dire tout aussi publiquement les sentiments que leur inspirent les propos échangés sur des sites pieds-noirs accessibles et notamment leur propre identification comme des « déportés ». Effets collatéraux de la loi de février 2005, ces sites posent sans détour la question des moyens d’empêchement de la tenue d’un colloque prévu en juin prochain à Lyon sur l’histoire croisée algéro-française et n’hésitent pas à proférer des menaces -à peine masquées- contre l’historien Benjamin Stora. Sur un registre plus institutionnel, une équipe d’historiens vient d’être mise en place autour du Pr Jean-Pierre Rioux dont la mission serait d’établir un bilan académique de la colonisation et à Paris, nombreux sont ceux qui relèvent l’absence des universitaires signataires de la pétition contre la loi de février 2005. En Algérie, on parlera, aujourd’hui, des crimes coloniaux à Guelma et des enjeux de mémoire à Alger sans qu’il soit sûr que cela marque effectivement le début de quelque chose qui servirait la clarification de relations entre les deux pays et contribuerait à référer une souhaitable refondation sur une connaissance sans fard de l’histoire qui ne donnerait que plus de crédit à la volonté politique exprimée de part et d’autre.

C. B.


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