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Journal de Pauline Roland à Sétif

Terres noires de Fayçal Ouaret
dimanche 8 octobre 2006, écrit par : Le Jeune Indépendant, mis en ligne par : Boutebna N.

L’histoire de Pauline Roland, la féministe révolutionnaire persécutée par Napoléon III

Simple, émouvant, touchant et impressionnant, c’est ainsi qu’on pourrait qualifier le dernier livre de Fayçal Ouaret Terres Noires, publié aux éditions Alpha, et portant pour sous-titre : Journal de Pauline Roland à Sétif. Cette œuvre romanesque raconte effectivement l’histoire d’un personnage qui a vécu quelque temps à Sétif et qui garde des souvenirs et des traces bien à lui.

Personnage, certes, étant donné que ce n’est pas Pauline Roland qui raconte ce journal, mais en premier lieu le narrateur. En réalité, Pauline Roland n’est pas un personnage, c’est une personne qui a réellement existé et qui a également vécu à Sétif.

Ce n’est pas la première fois que Fayçal Ouaret joue à ce balancier entre la fiction et la réalité. Il l’avait déjà fait dans son œuvre Ocres, consacré au peintre Etienne Dinet. C’est à croire que cet exercice plaït a l’auteur ? Fayçal Ouaret eut l’idée de cette fiction à partir des recherches documentaires qu’il avait faites sur les noms de rues de la ville coloniale.

Puisant de son expérience et de sa formation d’architecte, il remarque l’ambiguïté et la contradiction idéologiques de ces fondateurs coloniaux. Du fond de sa prison, Pauline s’indigne : « La femme a-t-elle une vie propre ou n’est-elle qu’un appendice dans la vie d’un homme ? » Bref, ce que nous devons signaler avant d’aborder la critique de ce livre, c’est que la personne de Pauline Roland n’a pas été abordée en premier lieu par cet écrivain.

Victor Hugo en parle en 1852 dans un poème consacré à cette féministe révolutionnaire. Dans son livre Le Châtiment, il décrit et montre l’oppression que subit cette militante au service de l’égalité des chances et des sexes : Elle ne connaissait ni l’orgueil ni la haine ; Elle aimait ; elle était pauvre, simple et sereine ; Souvent le pain qui manque abrégeait son repas.

(...) De la liberté sainte elle attisait les flammes, Elle s’inquiétait des enfants et des femmes, Elle disait, tendant la main aux travailleurs : La vie est dure ici, mais sera bonne ailleurs. Victor Hugo souligne combien cette militante émancipée a pu voir les bavures de son époque et combien elle fut courageuse en tenant tête à la terreur et la tyrannie de Napoléon III : Quand Pauline Roland eut commis tous ces crimes, Le sauveur de l’église et de l’ordre la prit Et la mit en prison.

Tranquille, elle sourit, Car l’éponge de fiel plaît à ces lèvres pures. Cinq mois elle subit le contact des souillures, L’oubli, le rire affreux du vice, les bourreaux, Et le pain noir qu’on jette à travers les barreaux, Edifiant la geôle au mal habituée, Enseignant la voleuse et la prostituée.

Le grand poète rend aussi hommage à toutes les militantes qui, grâce à leur lutte persévérante et leur volonté, ont permis d’arracher des droits auxquels elles ne songeaient même pas. S’indignant de leur déportation, Victor Hugo dira : Elles étaient plusieurs qui souffraient pour le droit Dans la même prison.

Le fourgon trop étroit Ne put les recevoir dans ses cloisons infâmes ; Et l’on fit traverser tout Paris à ces femmes, Bras dessus bras dessous avec les argousins. Ainsi que des voleurs et que des assassins, Les sbires les frappaient de paroles bourrues.

Le grand poète français romantique du XIXe siècle finira ses vers en montrant le destin de cette brave femme. Un destin atroce : la mort. Son fils, pour recueillir, à cette heure suprême, Du moins son dernier souffle et son dernier regard, Accourut.

Pauvre mère ! Il arriva trop tard. Elle était morte ; morte à force de souffrance. Morte sans avoir su qu’elle voyait la France, Et le doux ciel natal aux rayons réchauffants. Morte dans le délire en criant : mes enfants ! On n’a pas même osé pleurer à ses obsèques ; Elle dort sous la terre.

Et maintenant. évêques, Debout, la mitre au front, dans l’ombre du saint lieu, Crachez vos Te Deum à la face de Dieu. Une vraie histoire attendrissante qui devrait faire partie de la grande Histoire. Mais, malheureusement, l’histoire de Pauline Roland, comme celle de plusieurs femmes et hommes ayant accompli des exploits durant toute leur vie, est marginalisée et catégoriquement oubliée pour laisser la place à des personnes médiocres et incultes.

Telles les personnes qui se sont servies de leur place au pouvoir pour mettre leur nom dans les manuels scolaires. En d’autres termes, Fayçal Ouaret a eu le génie et l’originalité de fouiller dans l’histoire de Pauline et d’en faire un roman, comme Victor Hugo en fit un poème.

N’avait-elle pas raison Simone de Beauvoir en disant que « la littérature permet de se venger de la réalité en l’asservissant à la fiction » ? Pauline Roland était une institutrice qui avait été condamnée et déportée pour ses idées trop progressistes.

A travers les événements qu’avaient vécus Roland et la trame de cette œuvre en forme d’autographie, c’est aussi l’histoire d’une époque qui est racontée. Des personnalités et des faits historiques, politiques et socioculturels sont mis en évidence, suscitant en nous la curiosité d’en savoir un peu plus dans le détail.

Et l’on peut alors se contenter de consulter d’autres ouvrages sans avoir à fouiner dans de lourdes encyclopédies, tant cette œuvre est riche. Et c’est aussi l’histoire de la construction de la ville de Sétif qui est relatée. L’auteur illustre la place faite aux femmes, qui est bien souvent le reflet des progrès d’une société.

On ne s¹étonnera pas qu¹en cette première moitié du XIXe siècle, il n’existe aucune législation sociale. La condition ouvrière est effroyable et les révoltes, telle celle des Canuts de Lyon, sont réprimées dans le sang. La royauté, la religion d’Etat et les privilèges ont été rétablis.

Après le féodalisme, c’est le règne du libéralisme bourgeois triomphant. Un livre facile à lire, qui peut toucher et attirer l’attention de plusieurs catégories de lecteurs. Il intéressera autant les lycéens, car il peut être un outil pédagogique pour les passionnés de l’histoire et ceux qui accordent de l’intérêt à la condition féminine.

par Kahina Hammoudi


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