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Alain Messaoudi, historien, enseignant à l’EHESS de Paris à Sétif

« Les arabisants français, une Histoire pour les deux rives »
lundi 26 février 2007, écrit par : El Watan, mis en ligne par : Boutebna N.

Alain Messaoudi, historien français de passage à Sétif, né en 1964, est agrégé d’histoire. Enseignant à l’EHESS à Paris, il achève actuellement sous la direction de Daniel Rivet (Université Paris I Panthéon Sorbonne) une thèse d’histoire sur : « Les arabisants, la connaissance du monde arabe et le service de L’Etat dans la France coloniale (1830-1930) ».

Qui est Alain Messaoudi ?

Alain Messaoudi est un chercheur au Centre d’histoire sociale de l’Islam méditerranéen, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je termine une thèse sur les arabisants français de l’époque coloniale.

Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Le sentiment qu’il y avait un fossé entre les historiens anticolonialistes, qui étaient francophones et n’avaient aucune maîtrise des langues et les arabisants qui étaient plus liés à l’administration coloniale et surtout plus conservateurs, m’a fait m’engager dans ce sujet très instructif sur le passé et le présent de la langue arabe chez les Français.

Qui étaient ces arabisants ?

Des fonctionnaires de l’administration coloniale, des savants, historiens et chercheurs liés aussi à l’administration. Le profil des premières générations au début de la colonisation française (1830-1870 et jusqu’à la Première Guerre mondiale 1914-1918) et celui de la génération de la fin de l’époque coloniale (1930-1960) est différent. Alors que les premières croyaient en un avenir de la langue arabe dans une nation biculturelle, à son utilisation pour l’intégration des populations autochtones avec leurs spécificités, la dernière « génération », elle, avec ses grands savants, ne croit pas dans les capacités d’adaptation de la langue arabe à la modernité, et soutient le projet de francisation de l’Algérie. Des dynasties se sont créées depuis le début de l’ère coloniale jusqu’à l’indépendance de l’Algérie. Ainsi, Henri (1892-1926) puis André Basset (1895-1956), les deux fils de l’arabisant et bérbérisant René Basset (1855-1924) qui dirigea d’une main de fer l’Ecole des lettres d’Alger entre 1894 à sa mort, poursuivent l’œuvre de leur père. A côté du grand linguiste William Marçais (1872-1956), son frère Georges (1876-1962) se consacre à l’histoire de l’art de l’Occident musulman et son fils Philippe (1910-1991) poursuit l’œuvre linguistique de son père. Avec Jean Lecerf, on a, par ailleurs, une personnalité exceptionnelle, un peu en marge de ses collègues de la Faculté des lettres d’Alger : peut-être du fait de son expérience au « Machreq » (il a vécu plusieurs années à Damas), il est convaincu de l’avenir de la langue arabe en Algérie et manifeste de la sympathie pour les étudiants musulmans et les mouvements nationalistes. Tous ces arabisants ont participé d’une façon ou d’une autre à la survie et à l’épanouissement de l’arabe durant le colonialisme.

Comment ?

Ils ont participé à la création de chaires supérieures d’arabe, à Alger, en 1836 - elle est fondée par Bresnier (1814-1869) - un élève du grand orientaliste Silvestre de Sacy (1758-1838). Suivent en 1846, celles de Constantine et d’Oran. Dès 1850, des écoles primaires arabes/françaises (on y enseignait le Coran la matinée et les sciences modernes et le français l’après-midi) et des medersas ont été créées pour former des intermédiaires musulmans entre la population et l’administration coloniale. Des collèges secondaires mixtes (où l’on enseigne l’arabe et le français) ont vu le jour en 1853 à Alger et 1867 à Constantine. En 1895, les medersas d’Alger, de Constantine et de Tlemcen ont été réformées pour y introduire des matières modernes dans la formation des imams, des cadis, des notaires. En 1927, Mohamed Bencheneb (1869-1929) était le premier (et le seul) musulman à accéder à une chaire de professeur à l’Université d’Alger. En 1910, Mohamed Soualah, ancien instituteur, avait été le premier musulman à réussir le prestigieux concours de l’agrégation, institué l’année précédente pour l’arabe. Tous ces arabisants musulmans sont proches de l’administration coloniale dans laquelle ils font carrière ainsi que, souvent, leurs descendants.

Où sont publiés leurs travaux et leurs œuvres ?

Dans les revues des sociétés savantes qui ont été fondées à partir du second empire (la Société archéologique de Constantine en 1853, la Société historique algérienne en 1856). L’organe de cette dernière, La Revue Africaine deviendra la revue quasi officielle de la Faculté des lettres d’Alger, qui publie, par ailleurs, à partir de 1879, une collection de monographies où l’on trouve les éditions et traductions de nombreux textes classiques, des études d’Emile Masquerey, de René Basset et autres. On notera que les arabisants français de la Faculté des lettres d’Alger s’intéressent aussi bien à la langue classique qu’aux parlers « dialectaux ». Sous le Second Empire, entre 1850 et 1870, il y a eu de vives controverses entre ceux qui voulaient promouvoir une langue médiane nouvelle, à mi-chemin des parlers et de la langue écrite (c’est le cas du titulaire de la chaire supérieure de Constantine, Jean-Auguste Cherbonneau), et ceux qui considéraient que l’avenir était dans la restauration de la langue classique, dans le sillage de la Nahda, en Orient (ainsi, Edmond Combarel, titulaire de la chaire supérieure d’arabe d’Oran puis d’Alger, qui donne en modèle la langue de Farès Al Chidiak (1804-1887), promoteur à Istanbul du journal arabe Al Djawab. Les savants arabisants des années 1900 sont sensibles à la mise en valeur de la langue classique, en même temps qu’à la promotion d’un Islam réformé, adapté au monde moderne, ce qui les engage à nouer des liens avec le milieu de l’Association des Oulémas. La rupture entre la majorité des arabisants français (fonctionnaires) et les réformistes musulmans viendra plus tard. Le raidissement des positions du gouvernement général après 1945 est manifeste : en 1954-1956, le projet d’un institut culturel égyptien proposé par Taha Hussein et défendu par le ministre des Affaires étrangères français se heurte à un refus catégorique du gouvernement général à Alger.

Quelle est l’utilité de tels travaux de recherche actuellement ?

Travailler sur ce passé est utile dans la perspective de mieux comprendre les enjeux de l’enseignement de l’arabe en France qui connaît actuellement une situation et qui est, par certains aspects, critique. Les professeurs disponibles entre 1962 et 1975 avaient peu d’élèves. Après 1975, la prise de conscience qu’il y avait un vivier d’élèves chez les enfants des immigrés a permis le développement de cet enseignement dans les établissements secondaires. Depuis la fin des années 1980, le nombre d’élèves qui y suivent un enseignement en arabe a décliné avant de se stabiliser ces dernières années avec un effectif relativement modeste d’environ 6000 élèves, très en retrait par rapport à celui des élèves qui apprennent l’arabe dans les classes primaires et aussi en comparaison de l’intérêt pour l’arabe qui se manifeste chez les étudiants du premier cycle universitaire. L’enseignement de l’arabe, dans le secondaire, doit être encouragé. En novembre 2006, à Paris (à l’Institut du Monde Arabe et à la Sorbonne), un colloque, commémorant le centenaire de l’agrégation en langue arabe, a été l’occasion d’alerter les autorités gouvernementales françaises. Seule une politique ferme, en faveur de cet enseignement, permettra de garantir la formation de nouvelles générations d’arabisants qui ne peuvent que présenter des atouts pour la France. Par ailleurs, la reconstitution de l’histoire des arabisants de l’époque coloniale et de leurs travaux intéresse aussi les Maghrébins : elle doit permettre de mieux comprendre un passé souvent méconnu et de relire en connaissance de cause des travaux qui restent aujourd’hui importants. La bibliothèque, qui a été constituée à l’époque coloniale, constitue une ressource importante pour les études contemporaines si on sait l’utiliser à bon escient. C’est un héritage dont il faut assurer la sauvegarde et que l’on peut se réapproprier en connaissance de cause.

Vous avez rendu visite au Musée archéologique de Sétif, un mot sur ce dernier.

Le musée est bien conçu, surtout sur le plan architectural ; j’ai été impressionné par la vue « aérienne » des mosaïques (de belles pièces !), il est aussi bien entretenu. Bien que la muséographie, caractéristique de celles des années 1980, semble indiquer qu’il a peu évolué depuis sa création. Je remercie le personnel qui m’a accueilli et je l’encourage dans le chemin de la formation et de la professionnalisation.

Nabil Leulmi, El-Watan


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1 commentaire(s) publié(s)
lemkadem :
Merci à Nabil Leulmi pour cet article culturel trés intéréssant, cependant il manquait à mon avis, une petite curiosité journalistique au sujet de Monsieur Messaoudi ; quelles sont les origines de son nom et meme de son prénom, serait-il d’origine sétifienne ? et merci quand meme pour l’article. N.Samai Alger.

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