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Le Hirak, un retentissant retour à Sétif

mardi 23 février 2021, écrit par : Hamoud ZITOUNI

En ce lundi 21 février 2021, la ville de Sétif a renoué avec le mouvement national de contestation populaire dont elle a été à ce jour un des maillons durs. Ce matin, le centre ville est quadrillé par un effectif impressionnant d’éléments des unités anti-émeute et le siège de la wilaya, agora habituel du hirak, est cerné par des fourgons bleus. Voulant probablement éviter la provocation et les éventuelles dérives, les contestataires du hirak local ont cette fois ci opté pour lieu de ralliement l’artère centrale de la ville, l’avenue du 8 mai 1945, chargée de la lourde symbolique historique. Mais, sur cette avenue devenue piétonne et traversée seulement par le tramaway rien ne présageait ce matin aux yeux du badaud un quelconque mouvement inhabituel. Le « serpent » rouge de la ville circulait dans les deux sens en faisant entendre son carillon. Seule la présence policière particulièrement renforcée y apparaissait quelque peu inquiétante.

Pourtant, à 9 heures tapantes, devant le siège de la BADR, un cri sorti des passants donne le la. D’autres voix lui donnent la réplique : « Djazair horra démocratia » (Algérie libre et démocratique). A quelques mètres du petit attroupement, à peine une quinzaine de personnes, des policiers, le talkie walkie à la main ou à l’oreille, observent sans broncher ce mouvement quasi insolite qui a disparu du paysage de la ville depuis près d’un an. Maîtrisant leur crainte, d’autres personnes se joignent au petit attroupement contestataire qui enfle à vue d’œil. Un quart d’heure plus tard, on y compte des dizaines. Une heure plus tard, ils sont quelques centaines de manifestants, hommes et femmes, à scander les slogans habituels du hirak renouvelés au besoin et mis au goût de l’actualité. Le slogan phare, revenant fréquemment, est celui de « dawla madania machi askaria ». La foule devient alors compacte et la nécessaire distanciation humaine est peu respectée. Des manifestants ne portent pas les masques hygiéniques et les heureuses retrouvailles entre « anciens » sont parfois célébrées copieusement par des imprudentes accolades ou embrassades. Chassez le naturel, il revient au galop. Pourtant, les bavettes chirurgicales distribuées par un bienfaiteur s’arrachent en quelques minutes. Le tramway continue de circuler dans les deux sens sans encombre, les hirakistes s’écartent chaque fois à son passage sans réchigner. Hormis les règles de prévention sanitaire quelque peu malmenées, le civisme et la courtoisie ne font pas défaut. Le hirak tient toujours à préserver ses qualités qui ont forcé l’admiration et le respect.
Vers 10 heures 30, la foule se met en ordre de marche vers Ain El Fouara. C’est l’occasion d’estimer grossièrement le nombre de manifestants. Aux environs de la fontaine fétiche des Sétifiens, ils sont à présent près de 2000 citoyens et citoyennes à crier haut et fort leurs slogans. Le cortège s’étirant sur près 150 mètres est fleuri de drapeaux aux couleurs nationales, portés sur le dos, en écharpe ou au vent. Deux ou trois exemplaires de la bannière berbère y font timidement leur apparition. De vieilles banderoles ou des pancartes bricolées à la va vite font leur apparition. Les marcheurs empruntent alors le boulevard Chaikh Laifa et rejoignent par la trémie de Bab Biskra, l’avenue de l’ALN. En passant devant le siège de la Cour, les marcheurs saluent généreusement les avocats défenseurs des détenus du hirak et lancent quelques paroles hostiles à la magistrature qu’ils accusent de « justice du téléphone ». Par contre, devant le commissariat central et comme par une sorte de deal tacite (« vous nous laissez manifester en paix, on vous laisse en paix »), il n’y a ni arrêt de la marche ni slogan hostile à la police. La tentative de voix téméraires est vite étouffée par des voix encore plus nombreuses et plus fortes désavouant la provocation et la diversion : « selmia, selmia ma talebna chariia » (notre lutte est pacifique, pacifique, nos revendications sont légitimes).

Au niveau du jardin des sports, les marcheurs fixent le cap du siège de la wilaya. Ils y arrivent sans encombre au bout de quelques minutes pour faire face comme d’habitude à son entrée barrée pour la circonstance par un cordon d’éléments anti émeute. Peine perdue, les marcheurs ne manifestent aucune hostilité ni désir d’en découdre avec qui que ce soit. Ils sont juste là pour faire entendre leurs voix, leurs paroles, leurs revendications, leurs inquiétudes même. Encore une fois l’album des slogans du hirak est déroulé. Au bout d’une d’un quart d’heure, l’hymne national est chanté en chœur par les hirakistes. Il donne le signal de la fin de la manifestation et déjà de nombreux participants l’ont déjà quitté car il est midi passé. Près de 200 personnes, en grande partie des jeunes, voudront, sans succès, reprendre la marche vers le nord de la ville. Ils rebrousseront chemin et le restant du cortège s’effilochera. Durant, cette matinée, ou aucun incident n’est signalé, le hirak à Sétif a prouvé encore une fois, malgré la longue coupure due à la redoutable pandémie, toute sa vigueur et sa maturité civique. Le qualificatif de moubarek (béni) qui lui a été attribué ne semble pas immérité.


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