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Les Ath Yaâla : Entre la force de la tradition et le souci de développement

vendredi 5 septembre 2008, écrit par : Amar DJERRAD, Sétif Info, mis en ligne par : Boutebna N.

e village de Chréa des Ath Yaâla vient de commémorer, en ce mois d’ août 2008, un événement historique douloureux de la guerre de libération nationale. Il s’agit d’une bataille dite « maârakat Chréa » qu’a vécu cet Ighzer le 05 juillet 1957 et qui a fait des dizaines de morts et de blessés. Cette bataille est gravée dans la mémoire collective de la région comme « le jour le plus long »,

C’est en arrivant à Tittest, venant de Sétif vers Guenzet (80 km), que l’on entre à Ath Yaâla. Le visiteur qui s’arrête pour se rafraîchir à la fontaine de Dar El Hadj (ou Thighremt) peut observer de cette hauteur, en contrebas, ce que l’on appelle Ighzer n’Chréa des Ath Yaâla avec ces cinq villages : Ighil Lekhmiss avec son Ahfir, Thaourirth Thamelalt, Chréa avec Thigherth, et Foumlal face au mont de Thilla témoin d’autres batailles.

Ce groupe de village fait partie d’un ensemble qui s’étant sur une quinzaine de kilomètres environ d’est en ouest que l’on appelait la ’confédération des Béni Yaâla’ du nom de son fondateur qui s’était installé dans cette région, fuyant sa Qalaâ à M’Sila vers 1060. Ath Yaâla que l’on singularisait « n’tzemmourine », pour la distinguer de celle de la wilaya de Bouira, a pour limites fictives : Tassift n’Foumlal, Ighzer n’Chréa, le versant nord des Biban jusqu’à Ich n’lqalaâ et assif n’Ith Halla et son confluent avec Tassift Lmabia, Les anciens la définissent ’de Foumlal à Ich n’lqalaâ ’ d’est en ouest et ’des villages et des propriétés qui en dépendent’ du nord au sud. En fait, il faut inclure naturellement : Sidi L’djoudi, Issoumer, Tamda, Aourir Ou Eulmi, Harbil et Aldjenaoun, Thigherth n’drar, Tijet et Thichrahine, Gnaoua Thoubou, Boumakhlouf, Tittest, M’garba, Mouriana, Qsentina, Laâzib...Certains villages ont disparu tels Laâch Oufalkou, Bou Djemil, Tagma, Ikherbane...Dans l’organisation administrative actuelle, Ath Yaâla regroupe les communes de Harbil et de Guenzet. De là, on peut apercevoir, au loin une multitude de villages, juchés sur des collines, dont les contours ne se précisent que la nuit par les points lumineux tels un amas d’étoiles ; ce sont les villages d’Ath Ouarthirane région mitoyenne mais liée aussi par la culture et l’histoire.

Dès l’aube, le village est encerclé par l’armée coloniale qui fouillait et saccageait tout. Voici, résumé, ce que dit un témoignage repris dans un livre, de l’association du village, intitulé « Chréa : histoire et militantisme » : « J’avais dix sept ans. Vers sept heures du matin, les coups de feu d’un fusil de chasse se firent entendre. C’était à Thala Hamza... Le moudjahid Belazoug dit Mohamed Laâlami avait pris position dans un ravin camouflé par une dense végétation. Découvert par un chien de l’armée, il avait résisté pendant des heures, tuant sept soldats et leur chien et faisant plusieurs blessés, avant de tomber au champ d’honneur. C’était l’affolement parmi les soldats qui menaçaient de fusiller tous les hommes du village. L’ordre fut donné d’évacuer le village...Les soldats mettaient à feu toutes les maisons...Des colonnes de fumées emplissaient le ciel. L’ampleur du désastre n’a pas satisfait l’armée : un autre ordre fut diffusé...sommant les femmes et les enfants de rejoindre Ahfir, hauteur surplombant le village ...Au même moment les canons placés à Thighremt, sur la route reliant Sétif à Guenzet, arrosaient le village avec une pluie d’obus...Une fois la fumée dissipée, l’ampleur du carnage apparut sous nos yeux : à Thighilt Izougaghen on dénombre 07 morts sur le coup et plusieurs blessés...Sur notre route se trouvaient deux cadavres, tués par balles à bout pourtant, un trou rouge sur le front. A cinquante mètres, à Thazedhant, se trouvaient trois autres cadavres tués de la même manière. A Ahfir, un autre cadavre criblé de balles, allongé en face des hommes entassés comme du troupeau sous le regard menaçant des soldats dirigeant leurs armes au dessus de leur têtes. J’étais mis de côté avec mon frère blessé sans que personne n’intervienne... Au même moment, à Thighremt, trois hommes ont été fusillés. On comptait les secondes et les minutes, la journée s’étirait à n’en plus finir. En fin de journée les militaires avaient laissé désolation et un village martyrisé... On m’avait embarqué sur un camion avec mon frère blessé vers l’hôpital de Sétif où il avait rendu l’âme le jour même... Je me souviens que j’étais entouré par plusieurs personnes faisant de leur mieux pour me consoler. J’étais ramené au village le lendemain 06 juillet 1957. Ce qui s’était passé à Chréa s’était répété dans plusieurs villages d’Algérie ». Cet Ighzer dit rebelle et incontrôlable qui occupait une place stratégique par sa végétation dense n’a cessé de porter le flambeau de la lutte même après avoir été incendié en 1871 pour sa participation à la révolte d’El Mokrani et de Cheikh El Haddad.

Au delà des aspects commémoratif et festif (culinaire, sportif, historique et culturel), qu’organisent les villages dont on cite aussi Thigherth n’drar, Tizi Medjber, Thaourirth Yaâcoub, Aourir Ou Eulmi, pour Chlita et Thikhourbabine ces plats particuliers à la région, il y a en fait, un souci profond de préservation d’un système de valeurs humanistes ancestrales que la colonisation avait tenté de détruire, car rempart efficace contre l’aliénation, que sont : le travail, la solidarité, le respect, l’engagement et la foi. Il s’agit, en effet, d’une région cultivée et politisée dont les hommes et les femmes ont participé à tous les mouvements et révolutions. Qu’ils fussent dans la région ou en dehors, ils étaient toujours à l’avant-garde pour la liberté, la dignité et l’indépendance de leur pays. A la Fédération de France, ils étaient actifs, courageux et sincères ; totalement acquis à la révolution.

Cette Kabylie, à l’instar de plusieurs régions d’Algérie, est considérée comme l’un des bastions des révoltes. Elle a été une place forte du mouvement national en s’engageant, dès l’aube de la révolution du 1er novembre 1954, dans la lutte armée. On cite trois batailles significatives : celles de Sidi m’Hand Ouyahia en 1955, de Adrar n’Thilla (ou opération Dufour) en 1956 et celle du « grand ratissage » en 1958.

Au relief tourmenté et au climat rigoureux en hivers, les habitants avaient forgé, au fil du temps, une manière de vivre, une tradition. Bien que quelques us et coutumes aient disparu avec les exigences du progrès du monde moderne, il reste cependant une ’âme’, qui structure l’esprit et la pensée, qui demeure incontestée voire inaliénable. Sinon comment expliquer qu’après un long exil, volontaire ou forcé, « l’enfant prodigue » reste ’intact’ dans son esprit, son expression et ses relations. On explique que le lien communautaire est étroitement lié au lien familial et de l’unité et l’harmonie de l’un dépend la cohésion de l’autre. Ce fondement étant la clé de réussite de toutes les actions d’intérêts collectifs.

Les bonnes volontés ne ménagent aucun effort pour redonner vie à cette région, du moins la maintenir, comme par le passé, exemple culturel puisqu’elle a fourni à l’Algérie plusieurs hauts cadres dans tous les domaines. A cause de la guerre et les vicissitudes de la vie, la population se retrouve, pour sa majorité, éparpillée dans le monde. Cette situation conduit les résidents ou non, à prendre des initiatives jusqu’à financer des projets vitaux d’utilité publique. Ce qui a permis de redonner, quelque peu, vie à certains villages puisque durant les vacances, la région se transforme en lieu de villégiature des fils de la région en particulier pendant le « khrif », et autres commémorations. C’est durant ces périodes, que les villages s’arrachent de leur léthargie pour devenir des lieux de rencontre de familles et d’amis, séparés surtout par le devoir et les aléas de la vie, pour des veillées riches et interminables. C’est aussi en ces occasions que s’organisent des fêtes et autres cérémonies ayant pour but de redonner vie à la région gâtée par sa géographie. Mis à part ceux fixés dans les grandes villes mais qui n’ont jamais rompu le lien, puisque la plupart y reviennent une fois la retraite acquise, il est quand même urgent et vital que l’on retiennent ceux qui y vivent déjà en développant la région par des projets spécifiques, adaptés aux conditions géographiques et socioéconomiques. Une aide spéciale de l’État est vivement souhaitée pour cette région longtemps négligée.

Cela vaut attention particulière pour freiner l’interminable exode des jeunes vers les grandes villes pour s’assurer le minimum vital qu’ils ne peuvent trouver sur place. Leur retour, est fortement conditionné par la sécurité de l’emploi et les conditions d’existence.

En attendant, le temps est à la réhabilitation des villages par des initiatives louables afin de redonner vie aux villages et espoir à la population. Ainsi donc la préoccupation primordiale et dans le repeuplement et l’amélioration des conditions de vie, dans le rapprochement des familles séparées par le temps et l’espace, dans le renforcement des liens communautaires pour la perpétuation des valeurs éprouvées, dans la découverte de ’l’âme’ de chaque village, de son histoire et de sa sagesse, mais aussi afin de ne pas perdre une culture millénaire utile à l’humanité.

Il est certain que les enfants de Béni Yaâla, malgré leur esprit contestataire mais qui cache un cœur sensible prompt à aider même avec peu de moyens, avec le concours de l’État, sauront préserver leur culture, leur tradition et leur dignité chères à leurs ancêtres pour en faire une valeur de référence culturelle au service de leur pays. Ne dit-on pas que « le Yaâlaoui, ou qu’il se trouve, aide toujours et trouve aide surtout dans l’adversité ? »

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