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SETIF (16)
samedi 27 novembre 2010, par
Le lycée, imposante bâtisse de plusieurs hectares. Rebaptisé Kerouani, à l’origine Albertini. Plusieurs cours garnissaient l’intérieur. D’innombrables salles de cours où nombre d’heures de permanence nous permirent d’assimiler leçons et poèmes. Nous disions alors récitations. Edifice trônant au centre ville, il était convoité par nombre d’entre nous. Des murs imposants. Des fenêtres grillagés. Une double entrée, l’une du côté de la principale avenue de la ville réservée aux enseignants et l’autre située perpendiculairement aux lycéens. Sobre de l’intérieur, avec peu d’étages. Des figures prestigieuses y étudièrent, dont des écrivains renommés et des ministres de l’Algérie indépendante. Il est encore aujourd’hui l’une des fiertés de Sétif. Et comment ne pas évoquer chikh Maïza avec sa légendaire moustache et Ammi Dhouadi parmi le personnel dévoué à ce lycée, Allah yarhamhoum.
Dès la sixième, nous fûmes happés par une boulimie de lecture. Une soif de lire et d’appendre. Incommensurable envie de découvrir. Inextinguible désir d’étancher des curiosités longtemps refoulées. Retenues jusqu’à ce moment magique de la réussite à l’examen d’entrée au lycée. Désenchantement intermittent aussi. Nous fûmes les cobayes de moult expériences pédagogiques dont le bilinguisme sans la certitude de maîtriser une quelconque langue. Je me souviens de la répartie, d’il y a quelques années, de Toufik, l’un des lycéens avec lesquels je me suis alors lié d’amitié : « Te souviens-tu d’avoir eu pendant tes vertes années un copain auquel tu avais donné le rôle de « Derradji colt », une satire des films spaghettis, quand nous étions des comédiens naïfs ? Quelle sorte de comédiens a fait de nous le destin ou peut être la « nécessité historique » aujourd’hui ? ». Des comédiens naïfs certes sur lesquels le destin continuait de s’acharner…
Et comment ne pas se rappeler surtout le désoeuvrement de certains d’entre nous. Désert culturel oblige, nous devînmes les habitués des cafés proches du lycée. Il nous arrivait aussi de promener notre mal de vivre le long de la principale avenue baptisée 8 mai 1945 ; qualifié également rue de Constantine. Parfois, et surtout en été, nous bivouaquions à Aïn Fouara. Sans doute que les jeunes de la bourgeoisie locale vivaient autrement ; minoritaires et ne connaissant rien de la vie de leurs propres concitoyens, leurs parents les pourvoyant en tout. Sous nos yeux impuissants à juguler notre révolte intérieure. Nos parents craignaient, chaque jour que Dieu fait, la maladie, les infirmités suite à de possibles d’accidents du travail, le chômage. Comme disait ma mère malade, la douleur à travers le corps comme une décharge électrique. Triciti. Tout dans votre tête bascule…
Mon père n’y pouvait rien, avec ses moustaches épais et broussailleux tels des arbustes, les cheveux courts auréolés autour de la tête. Il levait les bras au ciel, laissant découvrir ses doigts jaunis par la nicotine. Ce père que je visitais à la sortie des classes au chantier où il turbinait. Ses compagnons d’infortune, souvent des amis de cafés, me soulevaient de terre pour m’arroser d’embrassades et de quelques douros pour acheter de la halwa. Souvent, je repartais chez nous, non loin, avec une brioche que mon père achetait à mon intention. Sur le chemin, je voyais au café les adultes avachis sur des tables vieillis pour jouer aux dominos, faisant claquer leurs rectangles d’os pour faire de l’effet. Ce père qui, malgré sa misère, voulait toujours se donner bonne contenance. Sa gestuelle altière est en moi. Je l’ai gardée intacte jusqu’à ma vie d’adulte. Comme pris au piège de la vie, dans un monde inextricable. Il lui arrivait de me dire que nous sommes des Osmanis, par référence sans doute aux Turcs Ottomans dont le fondateur était Osman (en arabe Othmane) et qui ont débarqué un jour à El Djazaïr.
(A suivre)
Ammar Koroghli