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SETIF (23)
mardi 21 décembre 2010, par
A la même époque, je fus témoin malgré moi d’une affaire qui mit en émoi tout Sétif. C’est l’histoire de cette lycéenne qui reçut une carte postale d’un voisin ayant sans doute cultivé à son égard quelque sentiment humain. Malencontreusement, cette carte tomba entre les mains du père de la fille ; s’ensuit une rage folle et moult péroraisons sur la dégénérescence supposée de sa progéniture. Et surtout, en plein hiver, il lui fit passer la nuit sur la terrasse à ce que l’on m’a alors narré. Tombée gravement malade, elle succomba à une forte bronchite quelques jours plus tard. Ses funérailles, auxquelles assistèrent beaucoup d’entre nous, nous bouleversa et plongea la ville dans une mélancolie insoutenable. Triste injustice que de partir définitivement pour une carte postale…
Un autre événement tout aussi dramatique vint nous bousculer dans nos certitudes ancestrales. Une autre fille du quartier, étudiante alors à Constantine, subit les foudres d’un amoureux éconduit. A ce que j’ai su de cette histoire poignante de tristesse, elle était déjà en amour avec l’un de ses camarades étudiant également. Il est vrai que la beauté altière de Faïza ne pouvait pas laisser indifférents ceux qui la voyaient. Ils tombaient irrémédiablement en contemplation devant cette déesse.
C’est ce qui arriva probablement à l’un de ses camarades étudiants qui était animé de sentiments non partagés. Un jour, au sortir du restaurant universitaire, le fou amoureux voulut en découdre avec l’heureux prétendant. Armé d’une arme blanche, il voulut provoquer celui-ci. Hélas, le coup qui visait l’élu du cœur de Faïza atteignit celle-ci mortellement. En cours de route pour son hospitalisation, elle rendit l’âme. Inutile de dire que cet événement fit énormément d’effet sur nous. Tristesse incommensurable. A coup sûr, des répercussions sur notre conception de la vie…
Il est vrai que beaucoup de jeunes filles vécurent le calvaire du fait de la stupide incompréhension qui s’installait entre celles-ci et les parents et parfois les voisins. Ainsi, celle de l’une d’elles, souvent présentée comme modèle selon les canons du moment ; après avoir été cloîtrée durant de nombreuses années, elle finit par fuguer pour aller dans une ville située dans l’ouest du pays pour ne réapparaître que quelques semaines plus tard. Aucune explication n’a filtré.
Parmi ces infortunées, l’histoire de Houria qui dut se résigner à son sort. Elle me raconta qu’elle réfléchit durant plusieurs mois à une issue qui lui aurait permis de s’affranchir de l’autorité parentale, devenue pesante à sa majorité largement entamée. Elle supporta les réprimandes et les remarques les plus abjectes ; seul l’animait son désir inaltérable de pouvoir se libérer un jour. Elle passait ses journées à réfléchir jusqu’au jour où on lui signifia qu’elle était exclue du lycée. Ce jour là, elle pleura à chaudes larmes même si elle avait accueilli la nouvelle d’une manière flegmatique. Que pouvait-elle faire désormais sans diplôme et sans qualification ? Que pouvait-elle dire à un père intransigeant, nourri aux dures traditions des gens de la montagne. Et à un frère violent qui n’a à portée de main que des poings à agiter. Que faire pour les persuader que rester à la maison n’était pas pour elle une solution ? Elle savait qu’elle allait être privée du peu de liberté dont elle était investie jusqu’à présent.
C’était l’attitude hostile désormais prévisible de ses parents qu’elle redoutait par-dessus tout. La seule amie lui demeurant fidèle, c’était sa mère avec laquelle elle partageait la peine d’être née femme dans un monde gouverné par l’homme. N’est ce pas là le défaut le plus ignoble que les siècles continuent de perpétuer ? Houria pensait que les femmes de sa condition étaient reléguées souvent à l’arrière plan ; elles étaient cantonnées à jouer le rôle de figurantes ; elles assistaient sans force et sans moyen de défense à la gestion de leurs destinées par les hommes ; elles se contentaient d’assouvir leurs hommes et d’être des compagnes fidèles. Et sans voix. De procréer surtout, mais malheur à elles si elles mettaient au monde seulement des filles. Absentes des principaux lieux où se décidait leur sort, elles perpétuaient cette continuité de l’esclavage des temps modernes.
(A suivre)
Ammar Koroghli