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SETIF (37)
vendredi 25 février 2011, par
Seule. Elle était seule pour affronter la maladie. Seule dans sa douleur. Seule ma sœur Zahia et moi-même lui rendions visite dans le trou où on l’avait acculée. Ce « on » visait dans son esprit la société, cette pondeuse de coutumes rétrogrades. Et dont les pauvres gens se retrouvaient malgré eux les gardiens. Son expérience de femme humiliée lui appris bien des choses. Au début de sa vie de citadine, elle se voulait rayonnante et dynamique dans les pratiques quotidiennes de son ménage. Mais au fond d’elle-même, la campagne lui demeurait chère ; cette campagne dont gamine et jeune fille elle foulait la terre au temps de la moisson. Que de souvenirs étaient enfouis dans sa tête ! Que de secrets aussi ! Nos visites lui rendaient la joie de survivre à ce monde cruel et cynique. Le visage était gâté par la maladie. Les yeux menaçaient de sortir de leurs orbites. Les traits tirés par les efforts. Les membres amaigris. La poitrine osseuse. La peau jaunâtre. D’elle, il ne restait qu’une ombre prête à être engloutie par le trépas.
Pendant son incarcération à l’hôpital, elle passait des heures à se remémorer les années de bonheur qu’elle n’aurait jamais plus. Elle avait le pressentiment d’être arrivée au bout de son voyage. Pourtant, au fond d’elle-même, elle aurait souhaité vivre encore pour ses enfants. Pour goûter avec eux les joies perdues. Mais la maladie l’a cloué au sol pendant trois ans. Que de malades elle avait connues. Quelques-unes furent guéries. D’autres étaient venues à leurs places. Dahbia, quant à elle, rentrait à la maison une semaine pour revenir à l’hôpital pour une période de plusieurs mois. Pendant ses sorties, elle était radieuse et libre de retrouver tant de choses oubliées : l’air, le soleil, la maison… Elle s’accoudait souvent au balcon pour parler à ses voisines qui lui souhaitaient la bienvenue parmi elles. Parmi les vivantes. Là-bas, elle se sentait proche de la tombe.
Ses années de souffrance lui avaient appris à prendre en aversion certaines gens qui semblaient hors de portée de la maladie. « Que la société est dure envers nous, démunies de tout » me disait-elle. La balance du destin doit-elle continuer ainsi son chemin, n’ouvrant portes et fenêtres qu’à ces grosses bedaines et écrasant les mal loties ? ». Souvent, lorsqu’elle n’était pas encore très atteinte et qu’elle se sentait d’aplomb, elle discutait avec nous ; nous la rassurions. « Un Jour viendra où tout un chacun aura la part lui revenant de droit ». Elle nous répondait : « A quand ce jour ? Je voudrais tant voir le soleil de ce jour pour boire le sang de ceux qui pratiquent la hogra ». Mais souvent, elle se plongeait dans un mutisme sans bornes où son regard scrutait l’avenir, l’interrogeant.
De temps à autre, elle se rappelait mon père dont la mort fut douloureuse. Pendant trois ans, il avait été paralysé, suite à un accident. Il était manœuvre dans un chantier. Ma mère était alors dans son village natal. Elle y goûtait la sérénité de ses souvenirs de jeunesse. Lorsqu’elle était rentrée, elle le trouva sorti de l’hôpital. Il ne l’avait pas avisé de sa malheureuse tribulation pour ne pas l’inquiéter. Il est vrai que le téléphone portable n’était même une virtualité … Six mois après sa sortie d’hôpital, la paralysie de sa jambe et son bras gauches finit par le river au sol. Durant trois ans, fidèle à elle-même et à ses principes, ma mère avait dû s’occuper de lui comme d’un enfant. Le nourrissant. L’habillant… Cette nouvelle charge, après celle de Abdelaziz, mon frère, paralysé malgré lui, fut la goutte qui fit déborder le vase. C’était le coup de grâce que le destin lui porta. Ce fut un coup asséné si brutalement que plus jamais elle ne devait retrouver son équilibre d’antan. Même son moral d’airain en subit le choc.
Après avoir souffert le martyr pour les siens, en plus de ses occupations quotidiennes nécessaires à leur survie, elle se trouva enchaînée par la maladie. De mois en mois, elle était arrivée à concevoir l’idée de la mort comme un mécène des pauvres gens. Par instants, elle devenait lucide. Discutait et riait comme autrefois. A d’autres moments, sa mine se rembrunissait pour revêtir le masque hideux de l’impassible mortelle qui attendait son heure avec résignation. Son médecin traitant estimait qu’elle était condamnée. « Dahbia, lui soufflait-elle au visage, aujourd’hui tu t’es levée, tu es allée au jardin. Pourtant, je te l’avais interdit ». Semblable à un enfant qu’on réprimandait pour avoir commis une mauvaise action, ma mère se taisait et ruminait intérieurement le mot « interdit ».
(A suivre)
Ammar Koroghli