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Alger (1)
dimanche 6 mars 2011, par
Alger. Enfin Alger la blanche. Je foule le sol de la capitale après maintes années de vie provinciale. Ville devenue mythique pour nous. Et après quelques heures interminables de train cahotant. En quelques foulées, je sors de la gare les jambes ankylosées pour prendre les escaliers qui mènent vers le centre de la ville. Arrivé tôt le matin, j’ai devant moi la belle devenue un mystère pour nous, habitants de l’intérieur. Les gens se pressent pour se diriger vers la sortie. Tohu-bohu matinal des banlieusards. La gare somme toute exiguë pour être abusivement appelée centrale. Sommairement pourvue de quelques guichets et de quelques rares chaises pour figurer dans le classement des grandes gares. Qu’importe, j’y suis. Et pour quelques années je vais découvrir bien d’autres surprises qui achèvent mes illusions hier encore vivaces.
Arrivé à la Grande Poste, je toise cet édifice qui occupe une bonne surface de la place. Située à l’embouchure de la rue Ben M’Hidi et non loin de celle de Didouche Mourad, elle trône avec ses immenses escaliers qui mènent à l’intérieur de ce véritable palais. En pente, tout en bas, le square Saïd où il m’arrivera de passer quelques moments lors de mes diverses pérégrinations. En face, les arrêts des bus que je ne tarderai pas à fréquenter assidûment et El Djenina qu’il m’arrivera de traverser pour siroter mon café. Tout en haut, le siège du Gouvernement ; un bâtiment datant de l’occupation coloniale avec une grande place servant de parking pour les voitures officielles…
Des souvenirs poignants viennent encore taquiner ma mémoire. Je me revois dans le train qui me ramenait d’Alger vers Sétif. L’image de ma mère, pieuse méditation. Parfois, durant toute la journée, son souvenir me taraudait… Je me remémorerai toujours le train qui me ramenait d’Alger -capitale qui tourne le dos aux autres villes d’Algérie selon le bon mot de Pietro Di Sopra, notre prof. d’italien au lycée Kerouani- vers Sétif, ville des Hauts Plateaux - martyr du 8 mai 45 qui vit plusieurs milliers des siens mourir sous les balles de la France coloniale, au moment où l’Europe fêtait la fin du nazisme …
Le train toussait comme un vieux canasson. Il broyait sous ses rails les souvenirs jaillis soudainement, tel un geyser longtemps incarcéré. A chaque gare, je regardais ma montre pour la tester sur le temps. Le message laconique du télégramme dansait devant mes yeux. L’angoisse me nouait la gorge. Ma poitrine se soulevait au rythme de l’amertume qui m’envahissait peu à peu et possédait mon corps. La minute devint séculaire. Plus de six heures de trajet d’Alger à Sétif. Je me surprenais à dire : « Comment tuer le temps, lui qui nous assassine ? Laissons-le nous nous tuer ».
Chaque gare s’inscrivait inlassablement dans mon cerveau en effervescence. De temps à autre, un sommeil pareil à une torpeur féerique me transposait à l’époque où tout gamin j’enlaçais, de ma douce étreinte, celle qui fut pour moi d’une abnégation maternelle sans pareille… Pour meubler mes heures de voyage, il m’arrivait de m’intéresser à certaines de mes révisions laissées en suspens. Mais, je me rendais souvent compte que dans des cas analogues au mien, la mémoire fermait ses volets à toute pénétration d’idées autres que celles oppressantes du moment. Ce qui se passait à quelques centaines de kilomètres me séparant de la mère pour qui je nourrissais un amour des plus respectueux m’accaparait par-dessus tout.
Dans le wagon, pour compagnons de voyage, il n’y avait que les cancans habituels. Je ne pouvais me forcer à entrer dans l’intimité de ces gens habitués à vivre des problèmes dont toute source pour eux est métaphysique. Les persuader qu’ils s’engagent dans une voie erronée constitue une véritable révolution. Leur dévotion, legs séculaire, se résumait à cette pratique irrationnelle. Il était inutile de les contrarier. A défaut, j’aurais été considéré comme un dévoyé.
(A suivre)
Ammar Koroghli