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ALGER (12)
dimanche 1er mai 2011, par
Devant ses réparties énoncées comme une rafale, je gardais toujours le silence. Non pour déguiser une quelconque pensée mais pour maîtriser mes répulsions. Je lui avouais souvent que je ne comprenais pas ce qu’il me disait. Peut-être aussi pour éviter les surenchères. Je l’écoutais sans répliquer. N’assimilant que peu le cheminement de ses pensées, j’étais pourtant tout ouïe. Je représentais pour lui un auditoire de choix, un échantillon de cette jeunesse abusée et désabusée à la fois pour qui l’exil a constitué une autre illusion, dans les banlieues européennes.
« Vois-tu, pour eux, l’important c’est d’être étiquetés comme personnalités. D’être identifiés comme tels. Ils veillent à asseoir leur autorité et leur réputation. Ils les entretiennent en camouflant leurs erreurs. Image de marque oblige ».
Comment les reconnaître ? Hasardais-je.
« C’est une espèce qui meurt pour le désir de paraître, la reconnaissance sociale et l’audience à l’étranger. Tu ne peux pas les rencontrer à n’importe quel coin de la rue. Ils ont leurs quartiers résidentiels, sur les hauteurs d’Alger, et leurs gardes corps. Ils considèrent qu’à trop s’exposer, ils risquent de perdre leur autorité. Contrairement à ce que pensent beaucoup d’entre nous, ils fuient les applaudissements des foules. Ils se travestissent en envoyant un des leurs dans la rue, devant les micros des tribunes officielles. Généralement, ils sont tous candidats aux honneurs et font la queue pour accéder aux marches du podium qui y mène.
« Attention, ils sont dangereux. Il ne faut pas les sous-estimer. Les faux-semblants, les raisons alibis et les paravents justifications sont leurs spécialités. Méfie toi d’eux comme de la peste car ce sont des forts en gueules, mais aussi en tortures. Ils veulent élire domicile dans tous les foyers et assiéger toutes les places et les rues.
« Songe donc, ils veulent investir chaque famille en ayant un représentant par le biais de l’un des membres de celle-ci. Ainsi, ils se tiennent informés de tous les faits et gestes des éléments localisés comme subversifs. Rappelle-toi l’histoire de cet étudiant qui écrivit une lettre à un ouvrier, travaillant pourtant dans une usine de l’Etat. Pour son congé payé. Il a été incarcéré pour tentative d’organisation d’un syndicat parallèle ! Ni plus, ni moins ».
Il accompagna son propos d’une mimique qu’il voulait éloquente. Pour signifier qu’il fallait tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Il poursuivit :
« Comme la bourgeoisie européenne, ils se sont constitués en seigneuries, taillés des fiefs et suscités une cour dont la mièvrerie dévouée, la docilité besogneuse, le calcul cynique et la soumission répétée à chaque occasion sont devenus des rites connus. Ils sont d’ailleurs l’objet de dérisions dans les cafés par les jeunes. Au moment de leur désoeuvrement. Sans vergogne, ils se sont vêtus de l’immoralité qui leur sied. Ils ont installé la pénurie, en criant à la crise venue de l’extérieur et laissant à la plèbe qu’ils méprisent la débrouillardise.
« Tu veux que je te dise ? L’arme absolue contre tous ces magouilleurs en tout genre, c’est l’humour qui nous permet de nous gausser de la loi régissant les rapports entre eux : le copinage tous azimuts et l’utilisation envers leurs supérieurs de la pommade, de l’encens et de la brosse. Apprends que la bassesse et le recul sont leur arsenal préféré. Ils restent tapis dans l’ombre pour organiser leur curée. Si tu es humble devant eux, ils te bouffent et font preuve d’un pédantisme dont l’outrecuidance dépasse toutes les bornes. Le rabâchage fuse par leurs bouches comme des vérités cinglantes et prêtes à être imprimées et diffusées, brochures à mettre sur nos tables de chevets et à psalmodier chaque soir ».
(A suivre)
Amar Koroghli