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ALGER (13)
dimanche 8 mai 2011, par
J’étais ébaubi par tant de lucidité. N’ayant pu mener à terme ses études en philosophie, il fit un bref séjour dans un asile en Europe. Depuis, il vit de petits boulots pour être en conformité avec ses idées, répétait-il souvent. Derechef, il m’asséna :
« On nous traite de schizophrènes, alors qu’ils sont de véritables mégalomanes. Désormais, le désarroi, la crise de conscience et la révolte qui dormaient en nous doivent se réveiller. Les magouilles, les manœuvres, les intriques, les complots, les coups bas et autres recettes auxquelles ils se livrent à longueur d’année doivent être mis en lumière et dénoncés. En un mot, il faut conjurer le désespoir qu’ils cherchent à institutionnaliser.
« Observe un peu les services multiples qu’ils se rendent, les fraudes auxquelles ils se livrent et les cadeaux qu’ils se font. C’est de la comédie. Une hypocrisie entretenue par tout un chacun d’eux. Les uns espèrent sinon amadouer, du moins neutraliser les récalcitrants et les gagner à leur camp. Se frayer un chemin dans la jungle dont ils connaissent seuls les lianes inextricables ? Impossible pour le commun des mortels de les égaler ».
Il se tut et mit ses mains jointes sous son menton. Comme à chaque fois qu’il voulait marquer une pause ou changer de sujet. Pour ne pas indisposer son interlocuteur. Il me confia, avec un sourire narquois et amer :
« Tu te rappelles quand nous étions jeunes ? Nous attendions, à midi tapant, les filles qui sortaient du lycée. Nous nous regardions comme des bêtes curieuses, désolés de ne pouvoir nous satisfaire. Les plus téméraires d’entre nous mesuraient leurs chances en accompagnant à distance leurs dulcinées. Houries inaccessibles. Je pense que cet état de choses n’a pas bougé d’un iota. Ces pratiques exécrables perdurent dans beaucoup de régions ».
Il parla d’un trait. Comme pour se décharger d’un fardeau. Dans la voix, il avait un ton qui camouflait mal une rage à peine contenue. Il avait presque les larmes aux yeux quand il évoquait ces souvenirs douloureux. Surtout lorsqu’il pensait que les médias ne manquaient pas une occasion pour nous rappeler que nous étions souverains, dans une patrie indépendante. Il poursuivit amèrement :
« Et ce gradé dont le fils a été jugé inapte à poursuivre ses études au lycée par le conseil de classes des professeurs. Tu sais ce qu’il dit, avec une virulence inouïe, au proviseur lorsque celui-ci, par excès de zèle ou par dignité de nationalise attardé, lui rappelle que la loi est la même pour tous ? Je te le donne en plein : Tu laisses la loi de côté et tu réintègres l’enfant. Apprends pour ta gouverne que nous faisons la loi dans ce pays. Si tu tiens au pain de ta famille, tu appliques ce qu’on te dit et tu te tais ».
Heureusement que ces situations sont rares, m’étais-je hasardé.
« Pauvre naïf, me dit-il, on dirait que tu ne vis pas dans ce pays ».
(A suivre)
Amar Koroghli