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Sétif : l’Entente, Sidi el Khier et Aïn Fouara

vendredi 15 juin 2007, écrit par : Dib El Yazid. Le Quotidien d’Oran, mis en ligne par : Boutebna N.

L’Entente, Sidi el Khier et Ain Fouara est un triptyque formellement local. Il est la marque déposée, plus qu’un label industriel de la production culturelle, sportive et spirituelle dont s’abreuve le sétifien. Dans cette contrée de convivialité, n’est pas sétifien celui qui y a nativement vu la vie, mais aussi celui qui y a transité, séjourné ou gouverné un tant peu soit-il.

Le 17 mai de l’année en cours il y avait les élections législatives. L’Algérie toute entière vivait sous une chape d’angoisse due certainement à l’insouciance et le peu d’engouement face à ces énièmes joutes. C’était un jeudi peu ordinaire. Il ne ressemblait en rien à ceux qui l’ont précédés depuis plus de vingt ans. A l’heure où les bureaux de vote allaient clore l’opération de mise en urnes des voix ; dehors, dans les maisons, les chaumières, les cafés, un monde s’y agglutinait. Ce ne furent pas des électeurs de premiers rangs. Ni ceux d’un collège électoral privilégié. Ce sont surtout des gens qui veulent une victoire. La finale. Une victoire à l’extérieur. Eh bien ; l’entente sportive de Sétif disputait celle-ci contre une équipe du Golfe. A Amman. Le fayçali de Jordanie. A 18 heures la ville, Sétif se vidait. Elle rendait l’âme je ne sais dirait-on à quel honneur. L’on dirait qu’elle s’est replongée dans les annales lointaines d’un siècle où il faisait bon d’y vivre, tant le personnel citadin se comptait sur les bouts des doigts. Les routes sont désertes. Les trottoirs ne sont plus squattés. Les goulots de Ain fouara, lâchés par les altérés libèrent altièrement leur eau, qui n’avait d’impatience que de couler dans l’amphore qui allait venir de très loin (1). Et cette autre urne, sous forme cette fois ci, non de vase de dépôt de bulletins de vote, mais en coupe, digne des trophées que remportaient naguère les troyens ou les phéniciens. Ce sont en ce jour, les Algériens, ententistes dans une entente nationale qui ramenaient au moment du début de dépouillement des voix, la coupe arabe en faisant totalement reléguer en ultime division et les candidats,et les dépouilleurs ainsi que les scrutateurs.

Il ne restait de place que pour la grande euphorie. Les rues sont soudainement prises d’assaut. Les voix, les autres d’ordre vocal brisaient le silence paroissial qui régnait quelques instants auparavant sur les cieux de la ville. L’entente de feu Ali Benaouda dit Ammi Layas(2), venait d’accomplir ce que les urnes n’ont pu faire. Donner de la joie. Un air de kermesse. La liesse populaire. Ce jour aussi avait la force immense de dégarnir ce 17 mai de l’effroyable tourmente qui taraudait les bureaux de vote. Comme un certain hiver, en une certaine année la neige couvrant le sol sétifien n’eut pu refroidir les coeurs qui scandaient à tue tête une consécration afro-asiatique. L’euphorie d’alors était de moindre intensité qu’en ce jour ; taux démographique oblige. Unique en son genre, ce mérite rend l’entente le seul détenteur d’un tel titre parmi les équipes algériennes. C’était en 1989 au Qatar.

Cette joie, comme le 08 mai 1945, sur un autre registre ; gagnait toute l’Algérie. Sétif prenait lieux et place d’une capitale. L’entente sous le signe de l’Aigle noir, devenait son fronton. Sa devise. Dans les monts et les piedmonts, les bourgs et les bourgades, l’algérien n’admirait que cette création de bonheur, pour s’y noyer car venue à point nommé le sauver de cette journée qui dès le matin s’est annoncée mélancolique. Les hommes de Serrar ou les poulains de Saadane, comme on dit dans les rédactions initiées ;ne se sont pas battus pour l’empire disparu de Sitifis,ou l’éveil somnolent d’un Sétif encore à la recherche de ses bons autres repères, mais bel et bien pour les couleurs nationales. Pour les martyrs, les citoyens, les supporters, le président de la république, le wali. C’était en somme plus qu’une partie de football, presque une bataille décisive d’ordre diplomatique. Elle était à la limite d’une guerre. Celle évidemment des couleurs.

A Amman en ce jour là, il y avait comme à Sétif, des banderoles titrées en noir et blanc qui juxtaposaient avec relief l’étendard national. Là, tout se confondait. L’entente était dans l’Algérie. Sétif dans le coeur de tout algérien. Quelle prouesse ! Un formidable élan de sentiment collectif est vite dressé d’est en ouest, du sud au nord. Nos compatriotes installés outre mer, étaient de la partie. La camera on line et on live d’un charmant site (3) faisait vivre en direct sur le net ces moments forts.

Par cette victoire, cette sortie en masse de femmes, d’enfants et de tout le monde, ces drapeaux, ces klaxons, ces youyous, l’on croirait à une indépendance. Car le signe extérieur de l’indépendance était à nos yeux, ces cris, et ces banderoles de l’Algérie algérienne qu’hurlait et qu’hissait tout un peuple. En ce jour l’on a failli dire Algérie sétifienne. L’on a dit noblement l’entente algérienne !

Dans le sillon de cette lancée vers l’apothéose, le club aspirait, à l’insistance de ses supporters intransigeants et fort exigeants ; rafler la mise de la mise en jeu du carré d’or de la coupe d’Algérie et aussi se placer en tête du championnat national. Le défi était possible. Mais le rythme effréné, la lassitude éreintante et l’ivresse de la gloire peuvent faire quelquefois des détours un peu malencontreux. Qu’à cela ne tienne. La détention de 6 coupes suffirait. Pourtant l’entente à l’égard de qui feu Mokhtar Aribi, considéré à juste titre comme le père moral et esthète de cette machine à victoire vouait une histoire d’amour à partir de 1961 ; ne s’est point affaiblie pour perpétuer en ce début de mois, en fin de saison la joie de ses adeptes et remporta avant la fermeture des stades un autre titre national.« El kahla championni. »

C’est ainsi, tout en constatant ce que peut créer comme phénomène sociétal la pratique d’un sport ou l’attachement passionnel à le supporter ; que l’on puisse difficilement observer que derrière un mouvement sportif du genre, mêlé de batailles, d’échecs, de surprises, de calculs et de suspens ; coexistent en soubassement toute une histoire tantôt fatidique (vingt de maigres vaches) tantôt triomphante (deux titres en une saison). Les prémices de cette histoire semblent être dans l’ancrage du subconscient social. L’entente, comme l’USMS qui vient d’accéder à un niveau supérieur ou le SAS (Stade Africain de Sétif) n’ont pas cessé au cours du temps éméché d’entretenir une légende. Ils ont fait et font la célébrité de la capitale des hauts plateaux sétifiens. Celle-là est due à la hargne, cette rage de vaincre qui caractérisait dans la préhistoire les pionniers, ces fondateurs de la région sétifoise qui se rattachaient dit-on au groupe de l’homme dit de « Cro-Magnon néanthropien ». En plus de la baraka de tant de saints patrons de la ville installés sereins et en repos éternel au niveau de chacune de ses six entrées dont le plus chanté demeure Sidi El Khier ; et dont l’évocation se greffant à l’Entente, à l’histoire de « ammer » s’étend aussi à celle des affres et de la douleur, au 08 mai et à la guerre de libération nationale. Sétif jouit également de la bravoure de ses gens. Travailleurs et assidus. Entreprenants et décisifs.

Des tripes de ce club, il se dégage viscéralement qu’à chaque victoire soit tout au long de son parcours, l’Entente n’aurait pas reçu autant de consécrations sans l’apport inestimable voire inégalable de ses supporters. Hooligans parfois, pantois une autre, mais éternellement au chevet du club. Ce sont leurs cris, leur feu, leurs slogans hilares et surtout leurs fumigènes qui font l’épopée de leur favori. Leur stade, le 08 mai 1945, est rebaptisé par les commentateurs des chaînes satellitaires arabiques sous le sobriquet du « stade du feu » tellement la joie du triomphe s’y manifeste subitement par l’étincellement généralisé de torches et tout autre ingrédient combustible rendant scintillante et lumineuse la sphère céleste sous laquelle se dispute une rencontre nocturne. Le « stade du feu » est ainsi plus qu’un terrain de foot. C’est un espace d’expression populaire. Plus important que l’hémicycle de l’APN ou de Zighout Youcef. Là, l’unique protocole c’est la fête. Là, l’unique liberté d’expression c’est crier sa joie et parfois son désarroi, mais savoir parfois aussi garder son silence. Là, l’unique rang officiel c’est d’être un fervent supporter même en étant sur le fauteuil de la tribune officielle. Là, enfin l’article unique du règlement intérieur c’est d’aimer uniquement l’Entente.

Le fait de rendre hommage à cette équipe historique ne se justifie pas seulement par ses victoires successives ou son palmarès, mais reste astreint à une réalisation très appropriée dans le temps en ce jour inoubliable du 17 mai. L’Entente a créé le bonheur national. En devenant une fierté nationale elle a construit le plaisir et le désir d’être encore algérien en ces moments où la gaieté s’est enfuie des rues d’Alger et des autres villes. En cette nuit du 18, l’Algérie oubliait ses élections pour chavirer, tous ensemble, gouvernants et gouvernés dans le bien-être et le ravissement que procurait cet exploit international. Le président de la république était de la mise de par son message d’encouragement et de félicitations.

Parler de l’Entente Sportive Sétifienne est également un hommage à rendre à ses dirigeants. Serrar Abdelhakim, alias hakoumi est une denrée rare. Peut-il être le dernier survivant de la race des seigneurs ? Enfant terrible de la ville, il sait taire son histoire d’ancien défenseur du club qu’il dirige ou de l’équipe nationale, préférant s’adonner à des explications convaincantes d’ordre managérial. L’école, la formation, l’avenir. L’entente, en plus de son équipe, dirigeants et staff technique compris constitue un groupe de onze joueurs. Le douzième joueur est dit-on le soutien des supporters. Existe t-il en fait un treizième joueur ? Nous avons pensé qu’il serait incarné par le wali de sétif. Ceci au vu de l’appréciable et indéfectible attention matérielle et morale qu’il n’a cessé d’attribuer sereinement face au club. Nous aurions cependant bien voulu savoir selon lui ; quels effets sociopolitiques puissent engendrer les victoires de son club sur la scène locale et partant nationale ?

En l’état le calendrier sportif vient de se terminer pour laisser place à un autre. La postérité a tranché que toutes les victoires s’estompent au fil du temps, pour ne se laisser subsister que par souvenances et commémorations. Que fera l’entente l’année prochaine, enfin cette année ? Comment sera apprécié le souci de l’alternative à la barre de direction et de gestion ? A qui fera t-on à Sétif le jubilé dans vingt ans et plus ? C’est la partie la plus difficile.

Dib El Yazid. Le Quotidien d’Oran

Nb : Que tous les joueurs, supporters dirigeants, entraîneurs, techniciens, gestionnaires et sponsors puissent trouver ici, les félicitations chaleureuses et les vifs remerciements de l’auteur, enfant de la ville.

(1) C ’est un rituel ancestralement local que toutes les coupes remportées par le club soient remplies par l’eau de Ain fouara, après avoir circambulé autour autant de fois.
(2) Figure emblématique de l’activité sportive locale. Membre fondateur de l’entente sportive sétifien en 1958. Il avait bien avant, en 1932 participé à la fondation de l’ USMS un autre club sétifien, originellement Union Sportive des Franco Musulmans de Sétif (USFMS). L’auteur de cette évocation se souvient, môme qu’il était, de cet homme qui pourchassait ceux (dont l’auteur) qui voulaient escalader le mur du stade Mohamed Guessab, en vue d’éluder le payement du ticket d’entrée.
(3) Setif.Info. Conçu et géré par un jeune et dynamique concitoyen de Sétif Nabil Foudi à partir de la capitale des bouches du Rhône.


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