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SETIF (9)

dimanche 31 octobre 2010, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

De l’autre côté de la rue, chaque famille vivait dans des haras comme au quartier de Langare. Dans des chambrées tellement exiguës que l’on ne pouvait oser bouger. A peine la place pour un vieux lit en fer sur lequel folâtraient nos parents. Nous, nous dormions à même le sol. Comme on dit chez nous, la terre est rahma, miséricorde. C’est dans ces espaces que beaucoup de destins se jouèrent. Ceux de nos pères d’abord dans les chantiers du bâtiment, les nôtres ensuite sur les bancs de l’école qui nous promettait alors un avenir radieux…

Autant qu’il me souvienne, mon père a toujours été manœuvre à la quinzaine dans des chantiers de bâtiment, au service d’entrepreneurs français (il n’était pas le seul dans ce cas). Le nom de l’un d’eux est demeuré sympathiquement vivace dans ma mémoire (je crois qu’il s’appelait Girardi ; il était sans doute d’origine corse ou italienne). Il est vrai que dans les années 60, sans doute sous l’impulsion de ce qui a été appelé alors le Plan de Constantine, Sétif était devenu le théâtre de constructions multiples sous forme d’immeubles à quatre ou cinq étages, style HLM. C’étaient des constructions fort sommaires, à l’architecture des plus dépouillées ; l’exiguïté immodérée le disputait à l’esthétique sans raffinement aucun. Autant dire, des immeubles à caser le lumpen prolétariat évadé des campagnes des hauts plateaux sétifiens qui se vidèrent peu à peu de leur sève laborieuse au grand dam des autorités.
Il est vrai que l’agriculture devenait peu à peu le parent pauvre de l’économie, les soucis de nos planificateurs d’alors étaient ailleurs. De pays exportateur de grains, devenir importateur de sa pitance : telle fut leur triste besogne. Aveuglés par leurs fantasmagories technocratiques à vouloir nous mener presto illico au paradis industriel au prix d’un endettement devenu un casse tête depuis. Ces lubies nous coûtent encore à ce jour, quelques années après, un nœud de problèmes constituant un véritable goulot d’étranglement pour le pays. Mais qu’importe pour nos dirigeants habitués à commander un peuple aux ordres et domestiqué, l’absence de débat contradictoire étant alors au point culminant de la pensée unique. Ou dominante, selon les périodes.

Je me rappellerai à jamais du jour où la demande de mon père d’un appartement type F2 a été acceptée, il est revenu au domicile d’alors situé à El Combatta avec la clé. Dans des immeubles où il fut manœuvre. J’ai encore sous les yeux mes parents fébriles de joie indicible. La clé du paradis nous était confiée. Nous déménageâmes dans un nouveau quartier du côté d’El Djenane, dans le quatrième bâtiment près de Aïn Moreau, fontaine qui rendit maints services aux habitants car les coupures d’eau étaient monnaie courante ; nous étions des gamins, mais nos parents nous envoyaient souvent jouer les cosettes pour stocker le précieux liquide pour les besoins quotidiens ; d’où la possession de divers ustensiles allant du sceau au jerrican dans chaque famille. Inutile d’insister sur les cohues matinales donnant souvent lieu à des querelles se terminant parfois par un pugilat au bénéfice du plus musclé. Forcément le plus grand, soutenu par une ribambelle de frères et sœurs ; autant nous étions solidaires entre nous, autant nous étions assujettis à l’esprit tribal car pour beaucoup l’exode rural a poussé les parents à s’entasser dans ses minuscules logements que nous qualifions entre nous de boîtes d’allumettes.

Qu’importe, nous étions de jeunes consciences soumises à l’insouciante indigence de nos parents, analphabètes par hérédité pour la plupart d’entre nous. Que pouvions nous faire contre cette fatalité devenue séculairement légendaire, conjuguée à une misère endémique longtemps assimilée aux séquelles du colonialisme. Qu’à cela ne tienne du moment que nous allions à l’école et qu’à l’indépendance nos zaïms d’alors nous promettaient la huitième merveille du monde ; l’Algérie allait devenir la plus belle et la plus prospère des nations issues des flancs de l’Histoire. Les contradictions sociales ? Billevesées ! Le pays est uni et solidaire. Le socialisme aux contours mal définis à force de spécificité allait nous propulser vers un devenir des plus florissants pensait-on, au sortir de la longue nuit coloniale. Désormais maîtres chez nous, nous allions pouvoir nous affranchir pour toujours de l’insécurité alimentaire, apprivoiser la technologie et nous pourvoir d’une culture dont nous avons été tôt sevrés… Hélas, il n’en fut rien…

(A suivre)


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3 commentaire(s) publié(s)
ghrib ou barrani :
Mille est une fois merci Monsieur Koroghli, a travers votre recit j’ai fait un feed back d’une cinquantaine d’années, une nostalgie , un passé tout est si bien decrit , c’etait SETIF de notre enfance , presque le meme itineraire ,j’ai naquit a langare pas tres loin des rampes paolo (droudj baolo) ,les incursions des militaires dans les harats,les rafles,la cohabitation avec les français de seconde souche (italiens,maltais etc) les juives de confession, vous narrez les faits avec une precision sans pareil ! tout est parfait , j’ai comme l’impression que nous avons partagé la meme harat,gambadé dans les memes rues de langare. Pour certains qui pourraient nous taxer d’etre nostalgiques d’un passé colonial je dirais tout simplement , nous etions tres heureux et unis dans notre misere !nos parents etaient tres dignes, nous ont inculqués une éducation que memes les grandes universités ne pourront dispensée, le devoir d’aimer son pays, l’amour de l’autre de tout partager, meme un crouton de pain !des (...)
papariadh :
Pour mon premier message à Sétif info, je saisi l’occasion qui s’offre à savoir la récompense de M. Hedna K que je félicite par la meme... Je tiens féliciter M. Koroghli A et je ne le ferai certainement pas mieux que celui qui m’a précédé j’entends par là M.ghrib ou barani. Ceci étant dit, je vous prie d’éxcuser mon ignorance due à une société qui met souvent en valeur des domaines ou personnes opportunistes à la place de l’art et de la culture... En fait je voudrais connaitre l’autoboigraphie, la biographie et la bibliographie de M.koroghli. Encore merci et mille éxcuses.
A. Koroghli :
Salam, Je vous remercie tous deux pour vos encouragements. S’agissant de ma bio-bibliographie, vous pourriez visiter mon site : http://koroghli.free.fr Cordialement. Ammar Koroghli

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