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PARIS (27)

mercredi 28 septembre 2011, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

La canicule bat son plein. Les jeunes traînent comme un boulet leur mal vie, un ennui proche de la déprime, dans les cafés ; là, ils noient dans le gazouz leurs rêves de voyages inassouvis. Pourtant, leur jeunesse, drapée dans des jeans chèrement payés, aspire à mieux. Une partie d’entre eux vit d’expédients et de drogue m’a-t-on dit, cette dernière ayant progressé selon certains à partir des frontières avec le Maroc dont le « commerce » vaut, semble-t-il, son pesant de dinars. Et pour cause, partout, le même constat qui révèle au grand jour la donnée statistique concernant la démographie et le taux élevé de fécondité : des rues bondées d’enfants.
Ici, le klaxon est le levier de commande de la conduite, la patience en est la vertu cardinale. La course au gain facile est devenue une seconde nature chez beaucoup de mes compatriotes. L’un de mes hôtes me dit, sans ambages : Un haut fonctionnaire de l’administration n’est plus rien dans ce pays, son autorité se réduit à signer des bordereaux d’envoi. Tout est encore dirigé d’en haut. L’autonomie des entreprises est encore au stade de bluff. A aucun moment, nous ne sommes effectivement associés au processus décisionnel engageant le devenir de ce pays. La docilité est le critère de sélection pour la promotion. Seuls les béni-oui-oui réussissent. Ainsi, se consolide le système bâti sur le béni-amisme et le clientélisme.
Il est, ce que l’on pourrait appeler, un peptimiste. Son cas ne relève ni de l’optimisme béat et démagogique, ni du pessimisme ambiant et catastrophique. Et pour cause, il aligne implacablement les arguments qui démontrent l’échec des diverses politiques du pouvoir. Quant à la petite lucarne, elle est plus que jamais verrouillée par le monolithisme et le consensualisme. Il est vrai que le dialogue et le débat avec acceptation de l’esprit de contradiction, dans un respect mutuel, demeurent un apprentissage, l’instrumentalisation du petit écran aidant et asphyxiant mes honorables concitoyens de feuilletons dont la mièvrerie le dispute à la prétention. Peut-être parce que « la télé est le dernier parti unique » me rappela l’un de mes interlocuteurs de l’une des villes martyrs du 8 mai 45.
Sur plusieurs familles visitées, aucune n’a tari sur l’étalage de ses difficultés ; Djamila dont le logement, un F3 où cohabitent dix personnes, a du mal à boucler ses fins de mois et de sa famille, trouvant un malin plaisir à observer que lors de l’opération de cession des biens de l’Etat, des villas ont été cédées pour une bouchée de pain aux barons du régime. Un Etat qui vend ses biens, c’est un père qui prépare sa faillite, selon la formule de mon interlocutrice. Elle m’affranchit sur le peu de cas accordé par l’administration à cette question et la justice quant au statut de la femme dans notre société, en me citant le cas de sa soeur Zahia. Divorcée, sans revenu ni toit, ses enfants ont été confiés à son ex-mari. Il est vrai qu’elle a été amenée à cette concession douloureuse car son frère ne voulait pas de ses propres neveux. L’individualisme, rampant jusque-là, gagne en profondeur l’Algérie. Les larmes aux yeux, elle me dit : « Il n’y a plus de rahma »...
La modestie du niveau de vie se mesure à l’oeil nu, du fait de la cherté des denrées alimentaires. Depuis longtemps, la viande est devenue un produit inabordable d’autant que chaque famille compte plusieurs bouches à nourrir ; le petit déjeuner est vite expédié par un café avec du pain. Même les cadres qui constituent, en principe, la classe moyenne ou colonne vertébrale du régime, avouent ne plus être à l’aise ni matériellement, ni psychologiquement. Certains, parmi ceux que j’ai pu rencontrer, se sont même empressés de porter barbes et djellabas ou costumes et cravates selon les circonstances... Certains se sont même essayés à l’école du trabendisme en tous genres qui se révéla être l’une des nouvelles tendances de l’économie. Tout un chacun y va de sa petite critique ou phrase assassine à l’endroit de tel potentat local ou baron du régime, n’hésitant plus à exprimer tout haut ce que d’aucuns pensent tout bas.
Autres constats amers. La propriété est devenue le meilleur fétiche de la réussite sociale. La paupérisation à grande échelle des travailleurs et la clochardisation progressive des intellectuels ont vidé de toute quintessence un pays arrivé à un stade avancé de mal développement. La désillusion s’est installée chez le citoyen, mais il est vrai qu’on ne peut tromper impunément une opinion publique lassée par les promesses. Surtout face à un quotidien implacable où le discours politique officiel a perdu toute crédibilité qui, conjugué à la canicule, la cherté de la vie et l’ennui mortel du fait d’un vide sidéral en matière culturelle, constitue un détonateur capable d’ébranler n’importe quel régime ; singulièrement celui laissé aux mains d’une bourgeoisie d’Etat plutôt cupide qu’entreprenante, et singulièrement la classe militaro- bureaucratique qui sert de direction gouvernante à l’Algérie…
Pourquoi en est-on arrivé là ? Mektoub me répondent, narquois, certains de mes interlocuteurs. Pourquoi suis-je arrivé à m’exiler comme tant d’autres ?
(à suivre)


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