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SETIF (10)

mercredi 3 novembre 2010, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

De notre origine terrienne, nous gardions une certaine fierté. Gamin, je me rendais chaque été à Aïn Taghrout, lieu natal de ma mère. Plus précisément à Oulèd Mosly, près de Tixter, commune mixte créée pour la circonstance par la France occupante pour mieux quadriller certaines localités, à tout le moins administrativement. Pour couper la population des fellagas qui sillonnaient les champs, se réfugiant tard le soir chez les fellahs. Du moins à ce qu’on croyait. Les champs, vastes espaces que je traversais gamin pour amener paître les bêtes de Djedda Baya, ma grand-mère, avec mes cousins et cousines ; en général, près du Sbèkh, un lieu où il y avait quelques herbes et l’eau des oueds pour étancher la soif des braves bêtes. Ces mêmes oueds nous servaient également de piscines où certains exerçaient leurs talents de nageurs. L’inconscience éloignait de nous les maladies ; c’était notre protection. Notre insouciance faisait le reste ; entre repas frugaux, kesra avec de l’huile d’olive ou du lebèn avec dattes et musiques stridentes des flûtes taillées à même le roseau, notre joie était indicible car préservés alors par notre ignorance des abominations de ce monde. Notre quotidien était gavé de rires insouciants, peuplés de rêves d’une vie meilleure.

Combien j’aimais me rendre chez Djedda Baya ! Mon grand père mourut hélas alors que j’étais encore dans les langes ; ma mère me racontait qu’il lui arrivait souvent de faire le chemin jusqu’à Sétif, où nous habitions alors, pour me voir. Djeddi Ali me vouait ainsi une véritable adoration, comme me le rapporta ma mère. Pour pouvoir tenir dans ses bras son petit-fils, il faisait du chemin ; avec le problème de transport, sans compter l’éloignement de leur ferme de la route, en un lieu dit El Djarda, pour espérer tomber sur un taxi qui daignait s’arrêter. Il fallait en effet marcher à travers champs, il n’y avait pas d’autre alternative. En cela, je suis gré à Djeddi Ali de s’être tant préoccupé pour me voir. Ma mère me disait qu’il était souvent taquin envers Djedda Baya, mais très brave à tel point que rien ne le rebutait dans la vie. Hélas, un jour, il rendit visite à ma mère et se sentit fatigué ; il rentra à Oulèd Mosly pour se reposer ; le soir, il dormit pour ne plus se réveiller. Mort sans souffrance, mais à un jeune âge. L’indigence endémique empêchait alors les gens jusqu’à avoir un appareil photographique de sorte qu’aucune photo de lui ne m’est parvenue.

J’ai imaginé que ce jour de deuil, il faisait noir. Depuis longtemps, la nuit caressait de son voile enveloppant le village endormi. Les ténèbres avaient englouti le soleil. Le travail harassant de la journée l’avait terrassé. Des clameurs nocturnes s’élevaient ça et là. Ce fut une journée de labeur estival. Une de ces journées chargées de la chaleur d’un soleil qui divorçait avec neuf mois de lassitude, prodiguant lumière pour tous. En cette nuit où la lune trônait dans le ciel parsemé d’étoiles, admirer cette terre qui s’étendait jusqu’à l’horizon le plus visible. Terre ancestrale apprivoisée jusqu’à devenir compagne et maîtresse de toute une vie. Tout était calme dehors. Cette sérénité était déflorée par moments tantôt par les cris stridents d’un oiseau nocturne, tantôt par les aboiements de chiens errants ou des fermes avoisinantes. Une nuit qui respirait la fraîcheur et l’espoir de demander le bilan des méfaits des féodaux que la terre avait enrichis. Sonne l’heure de la fin de la servitude et des magnats de la terre. Et libérer celle-ci pour ceux maniant l’araire, plume paysanne. La meilleure école pour une culture universelle.

(A suivre)


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