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SETIF (11)

lundi 8 novembre 2010, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

Pour Djeddi Ali, la vie fut un combat, les lois au service de ceux qui les élaborent. Lumières foncièrement fallacieuses des enseignes de la ville où il lui arrivait de se rendre. Tribulations affluant du subconscient. Appréhension du cerveau en ébullition. Blessures multiples et aiguës de la vie. C’était un jour hivernal. Un de ces jours où le soleil, rassemblant tout ce que l’été lui a ménagé d’énergie, colorait la terre de ses pinceaux rayonnants. La terre, fraîchement labourée, respirait la joie de vivre. Exhalait une odeur de quiétude. Sous ses pas pesants, la terre se dispersait de part et d’autre. Sa silhouette se découpait dans le crépuscule naissant. Sa démarche, jadis si altère, s’alourdissait ; ses épaules accusaient le poids de la mélancolie. Le site environnant, si familier, devint lugubre. Journées pluvieuses de l’hiver, le vent régnant en maître. Au chevet du jour, la nuit pointait ses rideaux sombres. Respirer de grandes bouffées d’air avant de se coucher.

Et je me surpris à penser à cette douloureuse nuit qui devait emporter mon grand papa. Taille haute et altière. Large carrure. Sourire généreux. Moustache grisonnante. Cheveux ras. Energie juvénile. Ardeur au travail. Autoritaire mais tolérant. Instinctif et patriarcal. Subtil mélange de qualités et de défauts. Soudain, des pleurs violents. Voile de deuil. Corps sans âme. Ultime courtoisie à la vie. Mutisme et douleur. Crier de rage. Eloges du défunt expurgés des différends. La mort, faucille implacable. Prostration. Vision nébuleuse, yeux embués.

L’aube naissait des restes de la nuit lorsque l’amère réalité s’installa. Femmes éplorées. Djedda Baya et ses filles, mes tantes. Ce qu me rappela la mort de l’une d’elles quelques années avant, tante Barkahoum. J’étais alors gamin, seules quelques ombres hantent ma mémoire… Au lever de ce soleil hivernal timide, la maison devint une sorte de réceptacle respirant le deuil. Somnolence encore visible sur les visages bouffis par le sommeil. Dépouille mortelle. Ultime toilette pour comparaître devant l’Eternel. Exit la vanité de l’homme. Bienvenue à l’humilité sans faille. Vénération du défunt. Piété infiniment mesurée. Austère. Défunt enveloppé dans un suaire blanc, dernier habit pour l’ultime demeure. Inhumation dans cette terre si câlinée. Silences et palabres s’entrechoquaient. S’affrontaient. Rhétorique sur le malheur. Sépulture à même le sol. Englouti par la terre si tendrement cajolée par l’araire, ce calame de toute une vie...

De là date sans doute mon envie de vivre à la campagne. Durant mon enfance, j’allais chaque saison estivale à la campagne. Chez mes grands-parents maternels. Les vacances scolaires étaient longues et ennuyeuses. Mortelles. Qui pouvait alors s’offrir un congé au bord de la mer ? C’était coûteux. Avec mon oncle et mes cousins, nous nous occupions des tâches pénibles. Corvées matinales. Garder les moutons et chèvres. Quelques moments de bonheur cependant. Tirer l’eau du puits et la déverser dans les petits canaux creusés à cet effet pour arroser le potager aménagé par l’un de mes oncles. Une eau si pure et si fraîche que nous en buvions tout notre soûl. Se promener, en fin d’après midi le long des champs, à travers pistes. En solitaire souvent. En chantonnant sûrement. J’allais le plus loin possible de la ferme, après une sieste. A travers une piste aménagée. Quel bonheur rien qu’à l’évocation de ce seul souvenir.

La maison était bâtie en pierres et en chaux. L’entrée barrée d’une porte sommaire qui fermait de l’intérieur à l’aide d’une grosse poutre apposée de part et d’autre. Dès le seuil, essedda, sorte de lit monté en pierres où dormait mon oncle Khier. Pour monter la garde de nuit. Au fond, l’étable où se reposaient les bêtes après leur ration de foin. Tout de suite, une petite porte obligeant à se baisser pour entrer. Elle donnait sur une courette dont le sol demeurait à l’état de terre. Une petite nouala, sorte de cuisine aménagée pour la préparation des repas quotidiens. Trois pierres posées en forme de triangle servaient de cuisinière. Le combustible ? De la bonne bouse de vache séchée faisait l’affaire. Les repas ? Le soir, invariablement de la berboucha, couscous au lait. En face, deux pièces servant à la fois de salles à manger, de salons et de chambres à coucher. C’est là que ma grand-mère Baya me raconta nombre de contes : Hdidouène, La vache des orphelins… Livrer toute la Terre au néant pour revivre ces moments !

(A suivre)


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1 commentaire(s) publié(s)
hamid :
Monsieur Ammar,vous relatez bien les souvenir du bon vieux temps.Mais je me demande si vraiment il s agit d un exil et non pas d un salut....

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