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SETIF (14)

lundi 22 novembre 2010, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

En classe de CM1 par contre, nous avions un instituteur pour la langue française, Monsieur G. qui était des plus cruels. Sa pédagogie favorite, c’était de nous taper sur les doigts avec une baguette si fort que nous en pleurions de douleur et de nous incarcérer -il n’y a pas de place pour un autre vocable- sous l’estrade ou dans l’armoire pour la durée de la séance matinale lorsque l’un de nous omettait d’apprendre ses leçons ou s’avisait de ne pas connaître ses récitations. Ce fut une année redoutable pour certains d’entre nous car notre instituteur ne se départit jamais de cette attitude des plus barbares à l’égard des enfants indigènes que nous étions, à éduquer plutôt qu’à corriger par des châtiments corporels.

Pourtant, chacun de nous s’appliquait du mieux qu’il pouvait nonobstant les conditions matérielles dans lesquelles nous vivions. Car nous avions une soif inextinguible d’apprendre, nous espérions que notre instituteur aurait à cœur de modifier sa façon de concevoir son enseignement. Nous étions loin d’imaginer qu’il pouvait exister des personnes aussi terribles alors qu’elles étaient censées venir nous instruire langue et science. Pauvres de nous, naïfs que nous étions. Nous n’osions même pas en parler au Directeur qui était Algérien. Stoïques, nous supportions ce calvaire physique pour certains, moral pour d’autres. La différence avec Madame Simone était flagrante. Il faut croire qu’ils n’avaient pas la même conception de leur mission et la même foi pour le don de soi aux indigènes que nous étions encore restés, même au sortir de la guerre de libération nationale.

Monsieur Hafadh, notre premier instituteur en langue arabe qui était moudjahèd, nous préconisait la patience et l’apprentissage de nos leçons en sorte de ne pas donner à Monsieur G. l’occasion de nous corriger littéralement. Drapé dans son burnous marron, il avait le visage émacié et barré d’une moustache. Son cours consistait surtout à nous relater certains épisodes de cette guerre que nous n’avions pas vécu, vu notre âge, et qu’il semblait vénérer. Il partit pour une autre mission si bien qu’un autre instituteur d’Egypte, que nous appelions si Tahar, l’a remplacé. S’il nous apprit à lire et à écrire, il est vrai également que son cours était souvent ponctué par de longues tirades teintées fortement de moralisme. Et je me rappelle également qu’il lui arriva de plus en plus d’officier en qualité d’imam dans la principale mosquée de Sétif, en face de la Mairie et non loin de Aïn Fouara, fontaine emblématique des Staïfis.

Je me rappelle qu’un jour, l’un de nos camarades de classe, qui avait pris l’habitude de compter sur le sort pour ne pas être désigné à passer au tableau pour réciter sa poésie, fut de nouveau pris en défaut. Il n’échappa pas à son châtiment. Il fut ceinturé par deux autres camarades, choisi parmi les plus costauds par notre instituteur auxquels il ordonnait cette triste besogne, pour recevoir tellement de coups de bâton sur les fesses qu’il en hurla à réveiller les morts. Et nous étions paralysés de peur et prisonniers de cette situation, sans véritable porte de sortie. L’année scolaire fut longue à passer pour aboutir à la fin de ce calvaire. Fin juin sonna le glas de cet instituteur aux méthodes peu orthodoxes qui nous hérissait et dont le comportement a sans doute déterminé certains élèves à faire école buissonnière. Pour certains, à jamais…

(A suivre)


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