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SETIF (25)

vendredi 31 décembre 2010, écrit par : Boutebna N.

Un soir, alors qu’elle brodait, elle entendit frapper à la porte ; elle s’empressa d’ouvrir. Devant elles deux femmes, avec des fleurs. C’étaient ses voisines. Elle comprit très vite l’objet de leur visite et eut l’impression que son cœur s’arrêtait de battre. Elle se sentit prise au piège. Houria devait subir la tradition inflexible ; recluse, elle se devait d’attendre qu’un homme vienne la sortir de cette situation. Le prix à payer se résume en une douce soumission sa vie conjugale durant. Son bonheur ? Les tâches ménagères et la marmaille. L’heure fatidique semblait être venue pour elle. Elle devait se plier à cette ancestrale exigence… Les préparatifs occupaient le devant de la scène familiale. Les préoccupations occasionnées par le quotidien s’effacèrent devant les rites préliminaires. Elle fut conviée par sa mère à obéir à son destin. Elle n’avait plus qu’à s’y soumettre. Mains et pieds liés. La résistance s’avérait d’ailleurs inutile. Lutter contre qui ? Son père et son frère qu’elle pressentait comme de vagues bourreaux en puissance ? Ses voisins et parents comme complices patentés ? Bousculer la société ? Là était sans doute le véritable enjeu.

Ses parents convinrent avec leur futur gendre d’une date pour leur rendre visite. Sur les recommandations de sa mère, Houria se peigna et mit ses plus beaux atours pour être digne de recevoir celle qui lui accordait l’honneur d’être sa future belle mère. Il ne fallait surtout pas contrarier celle-ci. Son fils, médecin, allait prochainement ouvrir un cabinet. C’était donc un beau parti pour elle. Habituée à voir les feuilletons égyptiens à l’eau de rose, il lui semblait qu’elle allait en vivre un. Houria essaya de se résigner. Sa famille allait l’immoler telle une victime des temps modernes. Pour perpétuer une coutume dont l’origine se perdait dans la nuit des temps.
A peine fermait-elle les yeux qu’elle s’imaginait au milieu d’une place. Entourée de gens hostiles. Elle se voyait sur une grande table. Arrivaient alors deux groupes d’hommes et de femmes en file indienne. Ils s’asseyaient autour d’elle. Puis, ils la fixaient intensément, la déshabillant du regard. Comme si elle était passible de tous les crimes. Des palabres interminables s’ensuivaient avec force gestes et rires. Tout autour de la table, les gens affluaient pour former un grand cercle. Houria se faisait toute petite. Elle savait qu’elle était l’enjeu de cette réunion sordide à laquelle semblait la vouer cette assemblée. Que pouvait-elle seule contre cette masse de gens qui se liguait contre elle ? Qui plus est armés de coutumes aiguisées par les siècles. Comment terrasser ce monstre ? Après avoir trinqué fort longtemps, les deux groupes se retirèrent sous les ovations de la foule surgie soudainement pour acclamer cette nouvelle union.

Houria demeurait à sa place. Figée par des milliers de mains invisibles. Elle se sentait palpée de la poitrine aux mollets. Puis, ce fut le silence. Toute la société se retira. Après les youyous interminables qui résonnaient encore dans ses oreilles, le moment fatidique arriva. Dans son cauchemar, elle devinait ces gens qui l’épiaient. Nue, elle était paralysée par la peur de se réveiller femme qu’elle n’osait ouvrir les yeux et se trouver face à la réalité. Cet autre cauchemar. Elle sentait tout son être se recroqueviller à l’approche d’un homme qu’elle ne connaissait pas et qu’elle n’avait jamais vu. Son cœur battait à rompre ses veines. Sa chair frémissait de toutes ses fibres. Ses nerfs lâchaient. Elle allait crier devant cette douleur ressentie soudainement au plus profond de son intimité. Son cri resta pourtant au fond de sa gorge. Réveil en sueur…

(A suivre)


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