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SETIF (26)

mercredi 5 janvier 2011, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

Elle n’arrivait plus à dormir. Elle ne cessait de se retourner dans son lit. Avec au fond de sa conscience meurtrie une douleur comme elle n’en avait jamais ressentie. Cette situation se révéla de plus en plus intenable. La résignation, la fugue ou le suicide. Telles furent les solutions qui s’offraient à elle. Elle pensait plutôt à se battre. Mais cette idée lui paraissait une pure prétention. Car des milliers d’yeux vous scrutent. Vous foudroient du regard. Epient vos moindres gestes. Déshabillent vos moindres intentions pour les clouer au pilori. Des milliers de mains qui vous empoignent par les cheveux. Qui vous maltraitent sans ménagement. Qui vous traînent devant votre bourreau pour une nuit cauchemardesque. Des milliers de voix qui vous enjoignent de vous rendre à cette funeste coutume.

Pour Houria, le suicide était autant un acte de courage que de faiblesse. Courage car il lui était difficile d’attenter à sa propre vie. Faiblesse car par ce geste cette coutume sortait victorieuse plus que jamais… La fugue. Ultime illusion ou suprême espoir ? Partir loin pour mieux organiser sa défense. Pour mieux lutter. Il fallait d’abord se dérober au danger imminent. Mais la fugue n’est-elle pas une utopie ? Une fuite devant le réel ? Elle se surprenait à penser ainsi. Reculer pour mieux sauter. Pour mieux combattre ce monstre nommé société. Qui respirait par tous ses pores tant de crimes séculaires. Mettre bas le masque de la résignation. Devant le viol quotidien de sa liberté de femme, Houria comprenait que mettre fin à ses jours n’était pas la panacée. Oser gifler cette société par un non cinglant. Ferme. Définitif. Sans appel. Tel fut son credo… Je n’eus plus de nouvelles de Houria de nombreux mois. Je me disais souvent : qu’est-elle devenue ?

Lorsque je revis Houria, elle m’affranchit ainsi sur son sort. Je ne sais pas par où commencer, ni comment. Il est dur de remuer le couteau dans une plaie presque cicatrisée. Voilà donc une tranche de ma vie que je n’ai pas vécue, qu’on m’a imposée depuis l’âge de la puberté. Je suis née en France où mes parents résidèrent longtemps. Ils décidèrent de rentrer en Algérie parce que ma mère avait peur pour notre éducation. Drogue et débauche à éviter. Entendre prostitution. J’avais sept ans. J’ai des parents très conservateurs. Mais malgré ce qu’ils m’ont fait, je les aime beaucoup. Surtout ma mère. Et puis, je ne suis pas rancunière. Depuis mon tout jeune âge et pour l’honneur de ma famille, je dois plaire à mon entourage même si cela me contrarie. Elevée dans la soumission totale, j’ai pris le pli d’agir toujours selon les commandements de ma famille. Ayant atteint l’âge de l’adolescence, je n’avais nullement le droit d’agir comme font les filles de cet âge. D’ailleurs, tous les refoulements de cette période délicate sont restés en moi, me tiraillant jusqu’à présent et se transformant par la suite en crainte en non confiance en moi.
Mes parents m’obligèrent à rompre mes études de peur que je ne fasse une bêtise ! Non pas parce qu’ils n’avaient pas confiance en moi, mais ils avaient peur pour moi par les temps qui courent, disaient-ils, car je suis très naïve et large d’esprit. J’ai sombré par la suite dans une attitude maladive à voir tous mes rêves mourir sous mes yeux et mon désir de devenir médecin s’envoler à jamais. Je devais être avant tout une femme au foyer, une bonne épouse, une bonne mère pour mes futurs enfants et un… cordon bleu. Et j’ai réussi à l’être grâce à ma mère. Mon apprentissage a duré près de cinq ans. J’ai même appris la couture et la broderie pour terminer mon stage de femme au foyer ! J’ai dû porter ma douleur durant des années silencieusement et sagement comme le veut l’honneur de la famille même si je voulais terminer mes études avant tout et profiter de la vie. Je n’ai jamais eu de premier amour comme les autres jeunes filles alors que je suis sentimentale et romantique. Mais comment aimer puisque je devais suivre une trajectoire déjà tracée par mon entourage ? Mes frères et sœurs ne pouvaient rien faire pour moi. Je me retrouvais toute seule à la maison, à faire le ménage et la cuisine. Ma mère m’aidait de son mieux. J’étais jalouse de mes sœurs, mais je leur ai toujours souhaité de réussir car je ne veux pas qu’on leur fasse comme moi.

(A suivre)


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