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SETIF (30)

vendredi 21 janvier 2011, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

Il se releva en sueur. S’habilla. Sortit de sa poche quelques billets et les lui remit ; il sortit après qu’elle lui eût effleuré la joue et murmuré un « Au revoir mon chéri ». Dans la cour de la maison, la musique émanant des pièces environnantes formait un chœur discordant… Dehors régnait plus que jamais le froid. Un vent brusque lui fustigea le visage. Il se réveilla de la léthargie où il semblait gésir. Il se surprit à penser : « Qui a dit que vingt ans est la fleur de l’âge ? »…

Moussa me raconta que ce jour là, en se couchant le soir, il rêva qu’il était dans un grand jardin pareil à un parc zoologique où, en guise d’animaux, il découvrait des femmes nues dont il se révéla être le prince charmant. Commençaient alors pour lui les mille et nuits. Semblables à des arbres aux fruits mûris, elles se dressaient immobiles à son passage. Dans une extase divine, il effleurait de ses lèvres la bouche de l’une, caressait les cheveux soyeux d’une autre, cueillait à pleines mains les seins d’une troisième jusqu’au moment suprême où il enlaçait sa préférée pour quelques secondes de plaisir intense. Son exubérance se muait alors en impression de repos candide et évanescent peu à peu…
Il goûtait enfin aux voluptés de l’amour. Repu alors du fruit défendu, il dormait du sommeil du juste dans son propre rêve. Etendu sur un tapis vert tissé par des herbes et des fleurs, il se sentait voguer dans des cieux interdits… Il jouit longtemps de ce rêve avant qu’un soleil timide ne vienne taquiner ses persiennes closes. Recroquevillé sur lui-même, il hésita longtemps avant de se lever pour faire durer l’état de féerie où il se complaisait. Il lui semblait que sa chambre froide s’était imprégnée d’une tristesse indéfinissable à mesure qu’il revenait à lui et que le rêve devenait lointain. La réalité le rappelait à l’ordre. En se regardant longuement dans la glace, il se voyait métamorphosé. L’air de quelqu’un qui s’était reposé jusqu’à satiété après une longue et dure épreuve. Il regarda le ciel du haut de sa fenêtre. Les étoiles qui scintillaient dans le firmament s’étaient retirées pour laisser la place à un soleil tristounet. Tant d’événements, tant de pesanteurs, tant de contraintes l’avaient acculé à la solitude. Les événements se sont succédés un à un. Les pesanteurs se sont accumulées une à une. Les contraintes se sont tissées une à une. Sa solitude n’était pas le fruit du hasard. Ni celle de tant d’autres jeunes qui, à l’instar de Moussa, ressentaient la mal vie, voués à être les chantres de la tristesse. Ils consumaient leur jeunesse en consommant cigarettes, alcool, cachets, drogues… Et, en réponse à cette hogra rêvaient à la harga… Brûler la mer…

La mer d’un bleu magnifique s’étalait à perte de vue. Pour la première fois de ma vie, je la contemplais en vrai. C’était l’été de mon passage de la quatrième à la troisième. Depuis le lycée, nous en parlions parfois entre copains. Presque avec dévotion. Ceux ayant déjà eu la chance de s’y baigner en parlaient comme de la huitième merveille du monde. Nous étions un certain nombre à vivre dans les langes de l’indigence et ne pouvions prétendre y aller. La mer et ses plages se trouvaient pourtant à environ soixante-dix kilomètres de Sétif. Mais il fallait compter également avec le problème de l’hébergement sur place, outre que nous étions encore mineurs. Nos parents ne pouvaient se résoudre alors à nous lâcher la bride. En été, il n’est pas rare que la ville soit traversée par de mauvaises nouvelles ; untel a été ramené en cadavre chez lui pour avoir plongé sur un rocher ou parce qu’il a voulu aller loin à la nage. Ma mère redoublait alors de précaution. J’étais son aîné.


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