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SETIF (32)

samedi 29 janvier 2011, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

Les internes se mettaient devant les fenêtres grillagées pour suivre les filles dont certaines devaient passer par notre lycée pour pouvoir rentrer chez elles. Avec force gesticulations, certains exprimaient notre frustration d’alors. Rougissantes, elles passaient leur chemin. Et que pouvaient-elles faire ? Prises entre notre éducation moralisante et notre instruction nous prédisposant à peu d’épanchements, elles ne pouvaient transgresser les tabous érigés sur notre chemin sous peine de se voir non seulement exclues de leur scolarité mais même sévèrement réprimandées et demeurer cloîtrées à la maison pour leur témérité. Certaines l’ont vécu dans leur chair surtout lorsqu’elles étaient en face de garçons qui n’étaient pas prêts à assumer leurs actes. C’est dans ce contexte que nous avions passé le cap du lycée. Pris entre la pédagogie chancelante de certains de nos professeurs, dépourvus de toute autorité et de toute capacité pour l’enseignement, et les règles inflexibles du qu’en dira t-on des voisins.

Comme tout un chacun, j’eus l’heur de connaître quelques-unes de nos camarades de lycée sans cependant nous permettre quelques audaces à ce rite imposé. Il est vrai que quelques téméraires ont osé ce que beaucoup respectaient par crainte révérencielle. Sétif était alors une sorte de gros village où tout se sait. Ces audacieuses et ces vaillants étaient plutôt une minorité de sorte que l’ordre ne pouvait être réduit à néant. Ni même égratigné de quelque manière que ce soit. Triste sort réfléchi par d’autres et appliqué en masse sur nous. Telle une massue. Il est vrai aussi que mai 68 n’était pas loin. La crainte d’épidémie d’idées censées bousculer l’ordre social étouffait toute innovation au lycée. Une seule fois, fut organisé un interlycée entre nos deux lycées. Les filles et les garçons étaient séparés par une rangée pour éviter tout contact. Ce n’était bien entendu pas une lutte de classes, plutôt des classes luttant à peine pour leur existence. L’idée de liberté n’était pas à l’ordre du jour. On s’escrimait à chasser le naturel. Nous fûmes brimés. Châtrés. Génération suicidée.
Je me mis alors à écrire de la poésie. Dès la quatrième. Rimes rebelles. Pour louer ma dulcinée du moment. Pour calmer quelque peu mes ardeurs. Quelle prouesse que les ébats poétiques ! De l’amour platonique. Quelques rencontres fortuites au coin d’une rue. Quelques sourires. Quelques rares gestes de salutations. Discrets signes de têtes. Quelques timides paroles. De vagues promesses. De vaines espérances. Désirs émasculés. Horizons obscurcis. Rêves déchiquetés. Broyés, nous étions broyés par une machine invisible à l’œil nu mais constamment présente dans nos têtes. Mentalement, nous étions formatés pour accepter ce credo imposé. Nous devions ostensiblement nous conformer aux règles posées en dehors de notre volonté. Aucune structure ne fut mise en place pour une concertation lycéens-enseignants-proviseur afin d’améliorer nos conditions de travail en classe (bondées alors de quelques quarante élèves), de recueillir nos doléances, de tenir compte de nos vocations possibles (certains d’entre nous ne manquaient pas de talents en tous genres, en témoigne le journal du lycée que nous fûmes autorisés à créer)… L’autoritarisme tenait alors lieu de principe directeur pour ceux qui avaient le gouvernail. C’était à l’image de nos dirigeants qui se délectaient alors de légitimité historique alors même qu’ils avaient écartés manu militari les plus à même de s’en prévaloir. On nous servait à satiété des discours à base d’idéologie faussement égalitaire et de nationalisme anachronique.


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