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SETIF (34)

mardi 8 février 2011, écrit par : Amar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

Pour eux, l’essentiel résidait dans l’institutionnel. Mettre en place toutes sortes de structures qui ne manquaient pas de se muer en dédales bureaucratiques. Ayant pour la plupart d’entre-eux crapahuté dans les djebels ou vécu du côté des frontières, ils pensaient sans doute que nous devions vivre ainsi. Du sadisme à l’état pur. Parce qu’ils n’ont pu profiter de leur jeunesse, ils nous privaient de la notre. Mais pas celle de leur progéniture qui avait accès à tout. Surtout aux voyages. A un moment où on continuait à nous seriner des discours surannés, à mettre tant de conditions pour l’obtention d’un passeport et à instaurer la fameuse autorisation de sortie. Our sortir, il fallait l’autorisation de l’Etat qui s’érigeait ainsi en père autoritaire. Si bien que, souvent, je n’avais d’autre choix en été que d’aller à la campagne de mes grands-parents t de ma mère.

Les derniers soubresauts de la malheureuse bête me donna, si j’ose dire, la chair de poule. Si digne dans la basse-cour, le coq gisait inerte à mes pieds… Pris dans le tourbillon du quotidien, la campagne devenait une île déserte ; seules quelques personnes âgées peuplaient encore ces terres immenses qui s’étalaient à perte de vue. A longueur d’année, les jeunes fellahs quittaient les champs pour aller se réfugier dans les bras inhospitaliers de la ville, cette épouse terrible qui dictait à ses prétendants ses conditions draconiennes. Perdu dans mes méditations, je ne m’apercevais même pas de la tasse de café déposée près de moi. De mes retours au douar des Oulèd Mosly, lieu natal de ma mère, il me semblait que rien n’avait fondamentalement changé. Les fermes construites à la chaux, depuis des décennies, finissaient par dépérir ; elles étaient toujours au même emplacement, comme figées par le temps. A l’entour, rien n’avait été construit, ou presque. On m’avait parlé de l’école du village que les enfants des douars avoisinants fréquentaient. L’hiver rigoureux des Hauts Plateaux les obligeait à rester chez eux, les pistes y menant étant souvent tellement embourbées et le vent si incisif que les enfants renonçaient à leurs cours.

En cet été clément, l’horizon dévoilait la beauté de la terre, les sillons tracés en exhumant les odeurs. Spectacle fascinant où se mêlait le charme des bruits qui se répondaient en écho. Telle une musique se déversant du ciel sur les mottes de terre, les sons des flûtes se mêlaient aux aboiements des chiens et les gazouillis des oiseaux ; ce chœur discordant déterrait les souvenirs de l’enfance. Dieu, que le temps passe vite ! Parfois, une ombre de femme furtive dans la ferme d’en face rasait les murs pour se diriger vers le puits. Les gosses sautillaient sur la place aménagée pour le battage du blé. Leurs cris fendaient le silence en morceaux et se mélangeaient aux sons déjà perçants. Les volutes de fumée s’échappant des cheminées de fortune annonçaient la préparation du dîner…

L’été n’a jamais été pour moi qu’une rude saison de chaleur. Avec ses lambeaux de rêves volés à l’enfance. Combien d’entre eux ont été dérobés au temps et emmitouflés dans un coin de mémoire ? Les films que je voyais naguère me permettaient d’être insouciant. De continuer cet état second de l’enfance omniprésente. Une sorte d’ubiquité de l’être. Charlie Chaplin nous charmait. On était aussi gavé de films westerns où les indiens se faisaient littéralement massacrer. Les valeurs du mensonge nous étaient inculquées. Subrepticement. L’enfance, foyer de toutes les leçons. Atre où brûlaient les instants les plus doux et les plus amers à la fois. Le mouloud avec ses bougies, son djaoui et son bkhour relatait les mille et une tribulations d’un peuple.

(A suivre)


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