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ALGER (5)

lundi 28 mars 2011, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

Dans les cœurs des démunis gisent d’immenses douleurs. Péchés quotidiens…Rendre à cette racaille œil pour œil, dent pour dent. Tendre l’autre joue relève d’un masochisme mystique. Comme je pense que certains fieffés coquins se sont affublés de la robe de magistrats, je ne me gêne pas pour penser mon mépris à leur endroit. Tel orphelin qui se fait arnaquer pour le maigre héritage légué par ses parents. Telle femme obligée de se laisser pratiquer pour accélérer la procédure de son divorce. Bien entendu, il m’arriva d’en rencontrer d’honnêtes… Ah ! Et ce grand officier, dodu à souhait et converti au commerce ; il traînait ses savates dans les quartiers chics des capitales européennes. Il sirotait le whisky dans les salons des chancelleries étrangères et négociait des contrats juteux. Il puait par tous ses pores la corruption. Il disait à de jeunes appelés indignés : « Tant que nous serons en vie et que nous régnerons sans partage sur ce pays, vous autres jeunes universitaires merdeux, vous n’aurez jamais le pouvoir ». C’était le règne de l’exil intérieur. De la hogra. Que restait-il d’ailleurs à ces jeunes ? Le bar ou la mosquée. Maigre consolation. Le bar où les clients s’empressaient de commander deux bières, de les vider illico et d’en recommander aussitôt.

Je ne pouvais m’empêcher de penser parfois à Kadda, l’ivrogne noctambule. Tous les soirs, il gueulait son anthologie de blasphèmes et ses insultes les plus intimes. Devant l’insistance de son épouse qui tentait de le ramener à la raison, il lui déversait son stock d’insanités au visage. En guise d’exorcisme, la pauvre femme labourait le visage de ses ongles jusqu’au sang. La vérité sortait-elle de la bouche de l’ivrogne ? Souvent, il continuait de plus belle et sans relâche, à tonner contre tous les interdits de la Terre. Puis s’adressant à un interlocuteur que seul lui semblait voir : « Je te pratiquerai comme je le fais avec ma femme ». Ses paroles cinglantes s’accompagnaient de tapes violentes sur le rebord du balcon où il prenait appui. Comme pour exorciser sa mal vie. Pour lui, la vie n’était évidemment plus que l’expression d’une existence qui allait à vau-l’eau. Le présent n’avait pas lieu d’être. Tellement il était amer. Les souvenirs du passé et l’espoir au futur étaient ses aliments. Les promesses des gouvernants ? De la pure propagande. Chaque nouveau chef insultait le précédent à satiété. De véritables cas de schizophrénie. De mégalomanie aussi. Indubitablement.

Que faire alors ? Devenir HTM, Hchicha Talba M’Icha, en quête de survie. Dur métier que de subir la hogra. Pour vivre, fallait-il accepter n’importe quel compromis ? Prostituer ses idées, les troquer contre quelques dinars de plus ? Comme on ne peut pas gagner décemment sa vie, naît alors un foisonnement de petits métiers. Une sorte de retour à une situation antérieure. Les petits cireurs de naguère remplacés par les enfants qui vendent tout et rien dans les marchés tant les étals offrent de plus en plus un spectacle désolant. Des prix inabordables et qui s’affolent en toute saison. Et singulièrement durant le mois sacré du Ramadan. Pourtant, le pays est beau, nous répète t-on à l’envie. Il y a le soleil. La belle affaire ! Mais est-ce qu’il y a du soleil dans la tête des gens ? S’en soucie t-on ?

(A suivre)


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