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ALGER (7)

vendredi 8 avril 2011, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

Le sort en décida autrement. Ma mère tomba gravement malade, il devint nécessaire de repousser les études universitaires pour plus tard. Le fils du maçon que j’étais pouvait encore attendre pour accéder au pinacle du savoir. La démocratisation de l’enseignement tant vantée révélait ses lacunes ; lors de mon passage devant la commission d’exemption du service militaire, on me le rappela magistralement. Alors que j’expliquais ma situation d’indigence, d’aîné et de soutien de famille avec une mère souvent à l’hôpital, on refusa ma requête au motif que j’ai fait des études supérieures… Ce qui acheva de m’affranchir sur le mode de gouvernement qui nous régissait alors. Ces mêmes décideurs s’aperçurent, ô miracle, que la professionnalisation de l’armée était sans doute la réponse adéquate à la défense du pays et qu’il fallait donc libérer les jeunes gens de plus de trente ans qui commençaient à se faire vieux pour être enrôlés sous les drapeaux…

Ma mère souffrant le calvaire, j’admis qu’il me fallait aider ma famille pour s’en sortir un tant soit peu. L’un de mes camarades de classe me suggéra l’enseignement. Durant une année, j’enseignai dans un collège situé dans la wilaya de Sétif. A quelques vingt sept kilomètres, Aïn El Kébira. Sans formation particulière. Animé de ma seule volonté de vouloir me mesurer la vie pratique et d’apporter ma quote-part au développement de mon pays. L’enthousiasme aidant. Il est vrai que ma mère malade, je n’eus d’autre choix que d’assumer mon rôle d’aîné, mon père étant décédé depuis quelques années déjà. Après une année à l’IEP d’Alger, j’avais résolu de faire une pause dans mes études. Il m’était impossible d’abandonner ma mère et mes frère et sœur dans une situation d’indigence avancée. Ce fut une année autant laborieuse et harassante que riche d’enseignements. Sortir de la théorie anesthésiante pour servir quelque peu ses idées. Etre utile autant à ses proches qu’à ses compatriotes. Je mis quelques semaines en été pour accepter cette idée ; avec le recul du temps, je regrettais d’avoir entamé des études à Alger, situé à plus de trois cent kilomètres de la ville natale. Sétif, ville martyre du 8 mai 1945 et classée alors deuxième ville du point de vue démographique, n’avait alors pas d’université. Et lorsque celle-ci vit le jour quelques années plus tard, elle fut bâtie à la périphérie de la ville. Comme si le pouvoir craignait le savoir. Même l’indu occupant colonial y fit construire le seul lycée dans le centre ville, quasiment face au siège du Département.

Pour se rendre à Aïn El Kébira, il fallait prendre un car, le seul existant alors. Il était dans un état identique à celui du pays. Sous-développé à souhait. Ses voyageurs avaient la hantise de tomber en panne. Ce fut un combat de tous les jours. Près d’une heure à l’aller et une autre au retour. Traverser des terres labourées, des champs en jachère, de petits villages. Souvent, tôt le matin. En hiver, c’était un prouesse pour nous que d’emprunter ce car échappé au musée des vieilleries mais qui rendait néanmoins service, l’Etat ayant démissionné de sa mission de service public par l’octroi de cars rutilants à la direction des transports de la wilaya. Par moments, c’était l’arche de Noé. Certains montaient avec leurs poules et moult valises, ils venaient les jours de marché pour vaquer à leurs affaires. L’Algérie profonde était là, avec ses souffrances quotidiennes. Le pays était au début de sa reconstruction. Je souhaitais apporter ma contribution. Le car démarrait d’en face de la caserne de la ville, plus tard aménagée en parc d’attractions.

Nous étions quelques-uns, partagés entre enseignants et surveillants, venus d’autres villes. Nous eûmes l’heur et le malheur d’être les pionniers. Le collège où nous fûmes affectés ouvrait pour la première année. Au début, nous avions été logés au collège même. Nos repas, sommaires, étaient consommés dans une vieille gargote. Dans une ambiance bon enfant. Nous faisions bonne figure. Les habitants nous avaient à l’œil. Nous devions nous montrer dignes en qualité de pédagogues de leurs enfants. Nous nous acquittions du mieux que nous pouvions de notre tâche. Plus tard, nous avions pu manger au collège, à la même table que nos collégiens. Ce fut une leçon d’humilité. Las, nous fûmes priés par la direction de céder les chambres à deux que nous occupions. La galère reprit de plus belle. Le fameux car oublié quelques semaines redevint notre moyen de locomotion obligé. Faire contre mauvaise fortune bon cœur. Le devoir estompait nos tracas.

(A suivre)


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