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ALGER (11)

lundi 25 avril 2011, écrit par : Amamr Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

Lorsque, de mes périples algérois, je revenais à Sétif, j’aimais bien revoir Ameyar, un doux rêveur dont certains soupçonnaient la raison vacillante au fil du temps ; avec de beaux restes de lucidité et de mémoire cependant. Il me subjuguait du haut de son verbe jamais à court de raccourcis, toujours aiguisé à l’endroit de « nos » gouvernants. Croisé un jour au quartier d’El Combatta, il me tint un discours mémorable.

« Les marsiens déferlent sur la ville. Les partisans du 19 mars 1962, ces ralliés de la dernière heure gagnent du terrain de jour en jour. Le pays va bientôt leur appartenir. Certains pensent qu’il est déjà en leur possession. De mauvaises langues prétendent qu’ils sont partout, y compris dans les hautes sphères. Ils ont fait de tous les appareils leur propriété exclusive. Leur monopole. Ils ont envahi toutes les activités. Ce sont des sauterelles, de véritables reptiles. On a beau jaser sur leur compte et affirmer qu’ils sucent le sang de la plèbe et puent la corruption, ils s’affichent en grosses bagnoles et construisent des villas inexpugnables. Des forteresses seigneuriales modernes. Ils grossissent leurs comptes dans les grandes capitales bancaires alors qu’ils les fustigent à longueur d’ondes… »

Je l’écoutais sidéré. Il n’était ni fou, ni aveugle. Il n’était pas barbu non plus. Il était loin de représenter le personnage mythique par la bouche duquel la vérité jaillissait. Décortiquée pour les autres comme si ceux-ci étaient frappés d’ankylose intellectuelle. A force d’analphabétisme. De qui parlait-il ? Qui étaient ces marsiens ? Il me regardait avec des yeux presque méprisants lorsque je lui posai la question. Il ne me répondit pas. Il dressa pourtant un réquisitoire en règle à leur encontre. Il n’arrivait pas à cuver son dépit. Il reprit, à mon intention :
« Les vrais patriotes sont morts au champ d’honneur (je trouvais qu’il exagérait). Les marsiens ne sont que des charlatans, des arracheurs de dents de souk. D’ailleurs, seul un marsien ose se pavaner le jour de la fête de l’indépendance nationale, en prenant des airs de héros auquel le peuple est venu rendre hommage ».

Sur son visage se dessinait de la répulsion. L’arrogance des marsiens le mettait dans tous ses états. Affublés d’uniformes la veille de l’indépendance, ils avaient occupé la cité qu’ils déclarèrent bien vacant. Sans coup férir, devant un peuple encore désemparé car n’ayant pas eu le temps nécessaire pour panser ses plaies et oublier les tortures subies. C’était le début du règne de ce qu’il appelait « le colonelialisme ». J’avais toujours du mal à le suivre dans ses diatribes.

« En vérité, je te le dis, reprit-il, une nouvelle race de rapaces qui n’a pas été prévue par Darwin est née : ceux qui tiennent lieu de classe politique. Son discours aseptisé, ses airs de conquérante, sa réputation de budgétivore en font un ensemble de bouffons réunis en conclave. Une camarilla. Attention, ne t’y trompes pas, me lançait-il, derrière l’apparence d’une assemblée de sages notables, ils ne se supportent pas. Parce qu’ils ne parviennent pas à se séparer, ils donnent l’impression d’être unis. Ce ne sont que des clans. Ils ont remplacé les tribus des douars dont ils sont issus. Chacun d’eux a son réseau de complicité (sa clientèle, si tu préfères) pour investir plus facilement tous les postes et fonctions qui leur permettent de se maintenir dans les privilèges qu’ils se sont octroyés. Ce ne sont guère que des profiteurs, des opportunistes, des jouisseurs ».

(A suivre)


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