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ALGER (21)

samedi 16 juillet 2011, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

A Alger, un bonheur pour un provincial ? C’était le train-train habituel ; la vie universitaire de Ben Aknoun à Kouba n’était pas des plus enviables. Repas des plus chiches, moyens de transports réduits, amphithéâtres bondés, culture avoisinant le degré zéro, les cités ne prêtaient guère à l’optimisme. N’étaient les quelques rencontres entre amis, l’existence aurait ressemblé à une existence frelatée ; ce qui poussait alors bon nombre d’étudiants à se réfugier dans les bras de Bacchus, à l’ombre des discours enflammés de révolutionnarisme à l’échelle nationale.

Je prenais alors mes quartiers dans un café dans le centre ville, rue Didouche Mourad. C’était mon coin habituel, il me permettait de regarder la foule des grands jours. A l’intérieur, le vacarme de la salle ne me gênait nullement. Au contraire, cette atmosphère m’aidait à réfléchir. Une sensation de bien être parcourait toutes les fibres de mon corps. Je me sentais léger. Pour sortir de la torpeur où je glissais, je commandais un casse-croûte que je voulais dévorer ; mais aussitôt après, je mangeais sans conviction. L’appétit ne me venait pas. Depuis quelques jours, mon moral me faisait défaut. Mon corps en subissait des changements néfastes. Tout me devenait étrange et amer. Lorsque je sortais dehors, je commençais à me demander pourquoi. Quand je restais à la maison, je ne savais comment meubler mon temps. Mon attitude à l’égard des choses de la vie s’était cristallisée en scepticisme.

Tant de fois, la vie quotidienne me présentait des événements qui blessaient ma conscience à en saigner de dépit et de rage. Le dépit devant le constat de gâchis qui s’inscrivait dans la durée. L’incapacité de ne pouvoir modifier quelque peu la physionomie de notre société. Devant l’incompétence caractérisée, la mauvaise foi manifeste et le peu de scrupules de certains responsables à tous les niveaux, la rage me saisissait à la gorge. Je m’appliquais à mesurer mon comportement à partir du moment où je perdis du poids. Curieusement, je me mis à réfléchir au mode de vie de tous les jours. Si l’estomac, selon la parole célèbre d’un philosophe arabe, est l’antichambre de la maladie, il est vrai aussi que la nourriture constitue l’un des fondements de la société, pensais-je. J’allais ainsi au fil de mes pensées et tentais de tromper ma solitude. Autour de moi, les uns vociféraient, les autres gesticulaient. Aux éclats de rire et aux bruits de voix se mêlaient de la musique qui avait souvent pour thème la séparation de la bien aimée, elle avait pour seule vertu de faire oublier aux clients la réalité palpable au dehors et de les arracher à ce monde égoïste et cruel où règne l’injustice flagrante.

Souvent, je levais mon verre en songeant que demain je dormirais à satiété. J’en souris encore de tristesse. N’était l’idée de paraître fou, j’aurais ri à gorge déployée. Boire et dormir, me répétais-je. Mourir, quoi ! Mourir à petit feu. Que de frustrations et de désirs refoulés ! Dire que certains ne cessent de discourir sur les droits de l’homme et de nous donner des leçons sur la démocratie. Cette idée accrocha mon esprit alangui par la boisson. Le poison quotidien d’alors. Le suicide quotidien. Nos dirigeants d’alors évoquaient bien la génération sacrifiée.

Autour de moi, plus les gens buvaient et plus ils se sentaient proches d’une certaine mansuétude. De la sagesse même. J’avalais mon verre d’un trait et allumais une cigarette. Les volutes de la fumée esquissaient une sorte de nuage devant mes yeux embués de larmes. Les jours de semaine, je rentrais pour suivre souvent un programme insipide à la télévision. Parfois, écouter de la musique châabie jusqu’à ce que sommeil s’ensuive. Triste destin que de regarder la télé en pensant que demain sera pareil à aujourd’hui. Mais à quoi bon ?

(A suivre)


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