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PARIS (16)

mercredi 7 septembre 2011, écrit par : Amar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

L’un d’eux me confia : J’étouffe. L’agonie pointe à l’horizon. Perspectives bouchées par mes soupirs. Journées interminables. Ennui terrible. Les instants qui me restent à vivre sont devenus des barreaux. Le calvaire fait irruption en moi et bâtit sa toile d’araignée. Patiemment mais sûrement. C’est tout juste si mes râles ne trouent pas mon gosier. Les battements de mon cœur résonnent dans ma chambre. Une cellule en vérité. De plus en plus. Un ciel obscurci par des nuages menaçants. Encore quinze jours à tirer. Le temps prend un malin plaisir à me torturer. A se faufiler. Les barreaux de ma cellule me transpercent les yeux. La clé tourne dans la serrure de ma cellule, c’est l’instant qui reste à jamais gravé dans ma mémoire. Comment l’en extirper ? Je rêve d’un procès à l’échelle sociale pour inverser les rôles.

Et son frère, sonaque, de surenchérir. Je suis dans une association pour dispenser des cours d’arabe à des Maghrébins ; tu ne peux pas savoir le mal irrémédiable commis à l’encontre de ces quinquagénaires dont les Pénélope languissent outre-mer. Ce sont des « sonaques » (résidents des foyers Sonacotra) qui ont passé de nombreuses années ici et qui sont pratiquement restés au même niveau. Il y a de quoi étrangler tous les gouvernements du monde. Qui va parler pour eux ? Quasi-analphabètes, sans instruction précise et souvent peu de qualification professionnelle.

Il devient indécent de parler de soi lorsqu’on sait que des milliers parmi mes frères sont parqués dans des foyers. Des ghettos ? Assurément. Au même titre que les cellules des maisons d’arrêt. Quel doux euphémisme ! Vivons-nous mieux qu’eux ? Vivons-nous mieux que nos frères d’outre-mer ? Question vaine sans doute. Aussi vaine que celle de l’identité nationale…

Dès les premières semaines de mon arrivée en France, je fus mis en rapport avec une association dispensant des cours d’arabe dans les foyers pour travailleurs immigrés. Je découvris alors la vie de ces centaines -des milliers- de célibataires Maghrébins et Maliens pour l’essentiel. La première fois, je fus reçu par le Directeur du foyer qui me présenta aux résidents. Une salle était réservée aux cours. Une solidarité sans faille entre eux ; l’exil les y forçait en quelque sorte. Réunis autour d’une même grande table pour prendre les repas que chacun aura méticuleusement préparé pour lui même. Ce furent les premières scènes de la vie de l’immigration réelle. Le vécu à l’état de nature. Il suffisait de ramener une caméra et de filmer. Foin d’analyses d’experts ou prétendus tels. Au loin le misérabilisme. Ils vivaient leur fraternité sans théorisation.

J’eus à observer les mêmes scènes dans d’autres foyers, pour la même occasion. Je fis alors provision d’humilité pour apprendre patiemment d’eux ce qu’aucune université du monde ne dispensait comme cours, la simplicité. Je retrouvais cette attitude dans la vie de tous les jours avec mes voisins d’immeuble où je résidais de très nombreuses années. Je l’appris également en banlieue, avec la racaille de la Courneuve. Dans la rue, dans les cafés, au marché, dans les grandes surfaces… Je fus littéralement happé par cette modestie non feinte, teintée cependant par moments d’esprit de résignation importée du pays et moulée dans un coin de la conscience. Ces qualités vous aident à mieux vivre tous vos tracas quotidiens. Plus tard, je rencontrais d’autres voisins à Cergy, une ville nouvelle. On y pratiqua jusqu’à une certaine mesure la mixité sociale. On pouvait y voir autant de visages basanés et moustachus que de noirs d’Afrique et de blancs d’Europe. Il est vrai néanmoins que les premiers avaient plus de difficultés…

(à suivre)


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