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PARIS (24)

jeudi 22 septembre 2011, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

La cité à l’air d’un bloc de granit posé sur le sol qui n’a plus l’intention d’en bouger, comme pour bouder le monde environnant. La cité efface le souvenir à la ville pourtant à quelques stations de RER. Cette ville semble être née à l’improviste. C’est une ville étrange, tel un souvenir éphémère des temps. La ville engloutie par l’obscurité ranime les souvenirs. Des nids de cigogne sur le toit d’ardoise de l’académie de la ville natale.
J’entends encore la voix de ma mère : « Quand on se coupe les ongles, on ne doit pas les laisser traîner les rognures. De même pour les touffes de cheveux, après d’être peigné « . Quand nous étions petits, au cours du mois de Ramadan, on parcourait les quartiers, dans l’obscurité, dans tous les sens à grand bruit et à grand fracas. Nos mères nous appelaient à travers les portes entrebâillées et les fenêtres des minuscules balcons de nos HLM…

Ici, la vie ressemble aux sables mouvants. Et j’ai le devoir de clamer l’amertume du monde, la perte d’identité, l’opacité de la douleur. Sous le ciel maussade de Paris, les nuages pèsent lourd sur la ville. Nous laisserons nos idées fermenter au soleil pour les semer dans les consciences à venir.
La banlieue. Des réverbères à la lumière vaporeuse. Un petit café situé à l’angle d’une rue. Une heure assez tardive de la nuit. Quelques clients éméchés dissertent. De par l’allure du café, la tenue du tenancier de céans derrière son comptoir, la disposition des tables et des chaises et la lumière blafarde, le lieu semblait être un tribunal où se déroulait un procès. L’un des clients est catégorique : Nous servons de décor à cette civilisation. Depuis des années, les gens de ce pays nous considèrent comme des éléments accessoires de leur paysage social. Nous sommes de simples figurants. Il poursuit. Je m’appelle Ali. Je suis maghrébin, nord africain disent certains. J’habite dans un foyer Sonacotra. Je suis un sonaque. Ne croyez surtout pas que c’est triste. Pas du tout, c’est même tout le contraire. Surtout les dimanches, à la cuisine commune. L’ennui, c’est que je n’ai pas su vieillir. Dieu, que la vie est courte ! Venu adolescent ici, j’en repars bientôt retraité. Certes, avec une pension. Une maigre pension.
Quand je m’ennuie, je regarde par la fenêtre. J’habite dans une tour, au quatorzième étage. Il y a un petit ascenseur, mais il lui arrive de bouder durant plusieurs jours. Vous pensez bien qu’on a essayé de le réparer pour de bon. Rien n’y fait. Vous savez, il y a les enfants qui jouent avec… Je suis dans les travaux « bibliques » (traduisez publiques). Les travaux d’Hercule à côté de ça, c’est du flan. Pour cela, j’ai un programme de moine-soldat : lever à six heures du matin, petit déjeuner quickly. Après avoir rempli ma gamelle de nourriture préparée la veille, je prends le bus de six heures trente cinq. Après le métro, je prends un train à la gare de l’Est qui m’amène en banlieue. Une autre banlieue. Une banlieue pour habiter, une autre pour travailler.
A huit heures précises, je dois être sur le chantier. Cela fait vingt ans que je fais cela. Aucun problème de retard. J’aurais souhaité être OHQ, mais à l’ANPE, on m’a dit que je n’avais pas un Q.I suffisant pour faire un stage qui m’aurait permis de monter en grade et mieux gagner ma vie. J’ai pour ainsi dire coupé les amarres avec mon pays. Je rentre une fois tous les deux ans. Le temps de faire un mioche à ma femme. Plusieurs fois, il a fallu aller la chercher chez ses parents. Elle en a marre, qu’elle dit. Un mois tous les deux ans, ce n’est pas suffisant. Remarquez, je la comprends. Alors que j’ai cinquante balais, elle n’en a que vingt cinq. A cet âge-là, j’étais plus qu’un chaud lapin…

(à suivre)


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