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PARIS (25)

samedi 24 septembre 2011, écrit par : Ammar Koroghli, mis en ligne par : Boutebna N.

Dans ma chambre, je me sens un peu à l’étroit. Dix mètres carré. Remarquez, je ne me plains pas. J’ai appris à y vivre, à y rêver et espérer un avenir meilleur. Durant près de trente ans. En fait, le présent me suffit. Quant au passé, je m’en charge avec quelques rasades de Sidi Brahim et de la musique de mes chers hauts plateaux. Il y a de quoi, même les chiens et les chats vivent mieux que nous. Vous avez vu tous ces rayons de nourriture pour eux dans les supermarchés. Bientôt, on nous apprendra qu’ils ont droit à la sécurité sociale. Et pourquoi pas, instituer une assemblée où siègeraient cette auguste race. Une cour suprême devrait trancher les différends entre chiens et chats. Ciel, quel contentieux…
Je ne sais pas comment je me suis laissé prendre au piège de cette ville. Monde inextricable. Cette ville aussi belle que l’inconnue rencontrée sur le quai d’une gare. Comme une main qui se pose sur l’épaule. Tel un moineau en quête d’une graine. Voyez-vous, tous les Pasteur du monde ne pourraient guérir ma rage. Je vous l’avoue, je ne cède pas facilement à l’engouement ambiant, à l’aliénation tissée d’année en année. Cette inconnue, je l’ai rencontrée par hasard. Je me rappelle. Je relus son annonce et je me suis décidé à écrire à cette inconnue. Je me suis dit alors : Qui sait, au bout du compte ce que me réserve mon geste. Tant pis, on verra bien. C’est fou ce que l’individu se révèle réticent dans certaines circonstances. Comme si le sort du monde en dépendait. Hélas, il n’en fut rien. Et pour cause. Dans cette ville, chacun vit dans sa tête. Aussi, lorsque j’ai un moment, je m’attable dans un café. Une table près de la vitre d’où on peut voir les foules pressées et les groupes multicolores de voitures et de bus.
Choisir cette table pour pouvoir regarder, sans se gêner, pendant les trous de silence qui animent ma solitude. Une partie de ma vie mourait à chaque fois car au café c’était comme un voyage. La vitre me renvoie un visage cerné de rides. Un visage où se lit l’ennui. On peut y lire les souffrances de la vie également, écrites comme dans un livre… Le café plein où parfois je m’accoudais au comptoir pour écouter le brouhaha de la salle. Voix, radio, tintements de verres, rires, sifflements de la machine à café… En face, Des fenêtres d’hôtels, des feux rouges et des enseignes de boutiques achalandées.
Une fille passe. Quel âge elle a ? Elle doit avoir la vingtaine. Elle est si jeune ; à plusieurs années de lumière de mon âge. Elle me regarde d’un air attendri. Ce que je crois voir dans son regard. Et si elle tombait dans mes bras ? Je l’embrasserais langoureusement sur le front, sur les yeux, les joues, les lèvres, le cou …tel un oiseau qui picore… Cessons de rêver. Ce n’est pas demain la veille que ce genre de choses arrivera…

Bientôt le retour au bercail natal. Je me mettrai dans mon trente et un. Partirai-je cette fois-ci avec une voiture ? Je la remplirai de quelques bibelots (savonnettes, foulards, cigarettes…). Je m’imagine déjà bringuebalant dans nos rues souvent délabrées, parfois carrément défoncées ; j’éviterai certains quartiers mal famés de ma jeunesse. Je n’aime pas l’obséquiosité de certaines gens. C’est pire que faire ses besoins dans les champs. Je n’aime pas non plus la pénurie d’eau, les camions-citernes. Stocker l’eau est un jeu de dupes. Dire qu’on nous parle de travailler pour le bonheur des générations futures. Remarquez, on endure ici-bas et on est récompensé au paradis : houris et oueds de miel, lait… Il est vrai quand même que c’est un chemin sinueux. Ah, et les fêtes estivales. Les mariages surtout. La femme, écartelée par la tradition puis déflorée par l’homme, subit son destin comme la nuit du henné traditionnel. La virginité ou la mort. La femme doit être rutilante comme les voitures qui viennent la kidnapper de chez ses parents. Couscous de fête en été, les groupes se constituent en plusieurs convives. Les hommes mastiquent comme s’ils étaient poursuivis…Ils protestent poliment lorsqu’on leur propose un supplément de couscous. Après le repas, les hommes se détendent. Thé ou café et discussions autour du vœu le plus cher aux parents : marier sa progéniture et accomplir le pèlerinage à la Mecque. Et laisser au loin la concupiscence et la faconde de jeunesse… et les scènes de l’enfance à la compagne. A flanc de colline, les masures où passait le vendeur ambulant qui venait de sa lointaine Kabylie dont il vantait le charme auprès de ses clients. Il jouait au commerçant en vendant des étoffes aux couleurs multiples, …et pour les enfants du « chingom » comme disait mon petit cousin…

(à suivre)


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