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Une vue sur les balcons de Ghoufi

jeudi 16 janvier 2014, écrit par : El yazid Dib, mis en ligne par : Boutebna N.

Un balcon on le voit d’en bas. A Ghoufi, on l’observe d’en haut. C’est tout comme on scrute un livre ouvert depuis des millénaires.

La journée était belle. Beau temps. Circulation fluide. Paysage exceptionnel tout le long du trajet. On y sent par ailleurs la poudre de révolution, tant qu’à chaque endroit une stèle est érigée en mémoire d’une bataille, d’un martyr ou d’un fait historique.
La circonstance factuelle arrive en captant tous les sens de l’analyse quand bien même à se situer dans le moment immédiatement à vivre. Chaque instant est un repère dans la profondeur ancestrale de la région. Chaque pas franchi ou kilomètre avalé est une avancée vers une connaissance. Les Aurès, ces montagnes solennelles ne sont pas exclusivement une entité physique ou une excroissance terrestre mise en relief depuis la création.

Une fois, enjambée la ville de Batna avec son encombrement qui caractérise d’ailleurs toutes les villes algériennes de par la cupidité des concessionnaires automobile ne faisant dans cette concession aucune concession à l’excès de la saturation urbaine ; voilà que son sud et ses chemins sinueux commencent à vous émerveiller. La plantation du décor est telle que la pierre semble naitre des habitations abandonnées qui juchent aux cimes et aux pourtours des monts et piedmonts. Les hauteurs dans cette géographie à plusieurs dimensions ne sont pas des altitudes à apprécier à partir d’un point zéro. Elles sont là, une route à emprunter obligatoirement pour le bonheur des yeux.

Peu de temps la route se rétrécit pour projeter sa trajectoire en étant fortement serrée entre deux flancs rocheux à la vue pittoresque. Deux extrémités de montagnes s’embrassent et créent une embouchure à Tighanimine que forme le tunnel (GharTaghit) dans les gorges Taghith Neth Bouslimane. L’entrelacement rocailleux devient ainsi une œuvre gigantesque parfaitement artistique. La porte du sud, semblable à celle d’El Kantara vous happe encore une fois et vous prédestine à un avenir routier davantage merveilleux. La végétation est abondante de part et d’autre. C’est là ; dans ces jugulaires montagneuses entrecroisées qu’eut lieu le premier acte du déclenchement de la révolution de novembre. L’arrogant caïd de M’chouneche, Hadj Sadok, un ancien officier de l’armée française fut tué entrainant aussi la mort de Guy Monnerot instituteur à l’école de Tifelfel.
Pour arriver au site, le visiteur voulant voir des balcons présumés être en élévation fixe en toute évidence ses yeux vers les hauteurs qui commencent après Ghassira à s’estomper au profit d’un plat singulier. Ou sont ces balcons ? Rien ne semble les rendre visibles, malgré la levée d’œil permanente et des regards scrutateurs performants. Les panneaux indicateurs font la rétention et n’existent qu’à une infime encablure de l’arrivée. Enfin un pâle morceau de panneau difficilement repérable vous indique spontanément une direction à prendre à gauche « chemin touristique ». Vous n’y êtes pas. Chemin scabreux, n’exprimant nul atout touristique, parsemé de maisons individuelles. Erreur. Il faudrait encore manger un tout petit peu de la route pour voir le même panneau un peu plus épanoui et enjoué. Voilà 90 km au sud de Batna sur la route de Biskra et c’est la bonne destination. Une légère pente à partir de la route nationale va mettre soudainement à vos pieds les balcons ! Vous regardez de loin les balcons de Ghouffi en y étant dans leur place et sans être dans l’un de leurs. Les balcons sont en bas de votre œil. Complexe raisonnement architectural !

Une authentique citadelle millénaire incrustée à même le roc des spacieuses et immenses falaises qui s’étendent dans la sinuosité d’un canyon à perte de vue. Sa longueur serait d’une distance linéaire estimée à 27 kilomètres à vol d’oiseau, supposent les spécialistes de la direction de la culture de Batna. Les alvéoles béantes sont toujours là comme des témoins inextinguibles du travail synchronisé dans l’harmonie studieuse de l’homme et de la nature. La couleur tabac dans ses nuances brunâtres donne à ce paysage un teint verdi par ailleurs par la frondaison d’une oasis qui se plante aux rives de l’oued pour finir une peinture encore et toujours en construction. L’oasis compterait selon les témoignages locaux 26 espèces de palmiers. Toute une flore végète le long du fleuve Ighzar Amellal (le cours blanc) qui malgré une sécheresse annoncée continue à prodiguer ses bienfaits aux gens cultivant à ce jour grenadiers, abricotiers, oliviers, vignes et autres arbustes fruitiers. A vouloir perdre son éveil et s’enfuir momentanément dans le vécu des populations disparues, l’on sent le souci de la survivance et de l’économie autochtone. La société serait tellement organisée autour de la terre à surface dégradée quasi-verticale, qu’elle exploitait ses vertus en alignant ses sillons agricoles sur un style de culture en balcons. Des banquettes superposées. Vaincre la nature, ses aléas et ses caprices par ses propres moyens fut certainement un défi constant et journalier. Le fait de faire de cette nature une demeure, creuser des abris, se nourrir, apprivoiser la roche, en faire dedans et dehors une vie, ce ne fut pas un amusement ou une villégiature. Moi, mes articulations ne m’ont même pas permis d’être au fond du site, là où le souffle des résidents de l’époque se sent encore et monte comme une effluve de l’ancestralité historique de ces lieux fabuleux. La descente en escaliers bien toutefois entretenue avec des sentiers gravement aménagés, se faciliterait à se voir bénéficier d’un transport par câble. Un télésiège. L’investissement ou la dépense publique sur budget de l’Etat en vaudrait le coût eu égard au bonheur des visiteurs et comparativement aux sommes faramineuses qui se déboursent par ailleurs dans des journées ou des festivals éphémères. Le besoin pour la dotation du site en un tel mode de remontée mécanique accroitrait le trafic touristique et se rend vital pour le développement et la promotion de ce site. L’adéquation harmonieuse du moyen et du paysage se doit de se mouler dans une convenance naturelle. Ceci est inévitable à peine de continuer à voir seulement un panorama au lieu d’y être en plein noyau.
Dans ce monde d’antan, la cité ne pouvait être qu’un tas d’intenses et laborieuses activités quotidiennes que le temps, avec le temps n’arrive jamais à finir. Là, à contempler ces refuges excavés à même les parois ou ces maisonnettes édifiées par de grégaires matériaux en plus du silence que seul le gazouillement de volatiles est à même de déranger ; l’on ne pense pas qu’il y avait de l’existence humaine. Pourtant tout indique le contraire. Selon des versions, ces maisons troglodytes dateraient de quatre siècles et n’auraient vu leurs habitants quitter les lieux que vers les années 70. En fait l’abandon progressif des lieux par la population remonte à 1859 où le village Ghoufi fut quasiment décimé, voire rasé suite à une mémorable insurrection populaire. Les poutres et les pilastres faits de troncs de palmiers, la toiture en diss , branchage et terre battue, les enceintes et murs porteurs ainsi que les linteaux constituent le gros des ruines visibles de quelques demeures dont certaines sont presque encore debout.

La postérité avait retenu qu’en ces lieux hautement féeriques, il existait un hôtel dépendant de l’une des plus prestigieuses chaine hôtelière de l’époque. Le transat. Bâti en 1902 dans la cavité de la masse pierreuse, sur une faille pour les besoins de confort touristique des officiers de l’armée française, des colons et des métropolitains, il formait par ses quatorze chambres une aire de repos après les rudes randonnées pédestres. La guerre de libération aidant, les combattants de l’ALN avaient mis fin en 1955 à ces signes attentatoires et ostentatoires de la domination d’une race par une autre dans son propre fief.

Ce site classé naturel en 1928, s’est vu octroyé un autre classement en 2005. Par devant le comportement parfois incivique de certains visiteurs et la prise en charge légère par l’autorité locale ; le tourisme universel et le rayonnement culturel national gagneraient à être davantage au cœur du souci de la commune de Ghassira avec l’appoint évident des services gouvernementaux spécialisés. Rien n’empêcherait de revisiter le trajet, par la commission ad-hoc et de reprendre toutes la signalisation nécessaire aux routiers. Comme il est usuel de réfléchir et conceptualiser en vue de sa réalisation, un circuit pédestre à même le lit de l’oued. C’est certain en outre que l’idée de faire là, dans ces lieux un hôtel ou une quelconque infrastructure du genre est à bannir. Cette vision des années révolues s’assimilerait à une nette pollution touristique. Cependant il reste aux promoteurs officiels du tourisme national d’inciter les habitants avec des instruments d’aide et d’assistance à l’effet de favoriser l’émergence des chambres d’hôtes. Déjà que l’un deux, l’unique depuis presque une dizaine d’années, s’accroche dans sa belle demeure rurale copiée de l’empreinte du site et retirée de la vue des badauds ; à offrir un excellent service de restauration traditionnelle et d’hébergement, svp que sur commande ! Azzouz, frétillant, moustachu, agile comme un aigle est un guide touristique. Facebooké, il régente son affaire loin des regards et tous prés de la base des balcons. Il affirme avoir reçu beaucoup de visiteurs étrangers.

Le retour après l’évaporation de relents de l’histoire et de l’arôme d’une Merdouma (méchoui cuit sous terre), s’apprête à être difficile où le vacarme des villes encore à traverser s’insinue pour faire disparaître l’émerveillement que l’on vient de vivre. Le corps électoral va être convoqué, la course va démarrer, les appétences iront en s’aiguisant ; l’avenir s’annonce déconcerté dans sa proportion totalement figée comme le sont et le resteront à jamais les balcons de Ghoufi.


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