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Zama : une défaite carthaginoise désastreuse

vendredi 19 septembre 2014, écrit par : Mihoubi Rachid, mis en ligne par :

A la bataille de Zama (202 av. J.-C.), le grand général Hannibal ne put — malgré son génie militaire exceptionnel — éviter une défaite désastreuse à sa patrie qui ne s’en relèvera jamais devant sa grande et impitoyable rivale : Rome.

La bataille de Zama (octobre 202 avant l’ère chrétienne) a été un tournant déterminant de la deuxième guerre Punique (218-201 av. J.-C.). En effet, la plaine, où se trouve la ville actuelle Le Kef (nord-ouest de la Tunisie), fut le théâtre d’un affrontement décisif ente les puissantes légions romaines, commandées par le consul Scipion l’Africain (235-185 av. J.-C.), et l’armée hétéroclite carthaginoise sous les ordres du grand général Hannibal (247-183 av. J.-C.). Néanmoins, ce dernier fut vaincu et Carthage, la cité centenaire et qui était la maîtresse de la mer Méditerranée, perdit la guerre au profit de sa mortelle ennemie qui avait juré sa perte, Rome, à laquelle aucune puissance, à cette époque, ne pouvait résister. Une paix humiliante pour la capitale punique fut signée comportant des conditions draconiennes auxquelles elle était contrainte d’y souscrire la mort dans l’âme. Avait-elle, au fond, le choix ? Aucunement, car continuer la lutte contre Rome équivalait à un suicide pur et simple. C’est ainsi que le Sénat carthaginois agréa le traité de paix qui a mis un terme à une longue et âpre guerre qui a duré une vingtaine d’années.
Ce conflit sanglant eut pour théâtre non seulement l’Afrique du Nord, mais aussi l’Espagne, le sud de la Gaule et la presqu’île italienne du nord jusqu’au sud.
Une guerre qui aurait pu être en faveur de la grande et célèbre métropole africaine, tant la campagne de son génial chef d’armée, Hannibal, a failli porter ses fruits si ce dernier avait continué directement son chemin vers Rome au lieu – disent les historiens – de passer l’hiver, dans la ville balnéaire de Capoue (sud de l’Italie). Diverses hypothèses avaient été avancées sur le séjour des Carthaginois dans cette ville (« dans les délices de Capoue »), mais aucune n’a convaincu. Etait-ce pour passer l’hiver ? Hannibal attendait-il les renforts promis par sa ville-mère ? Ses hommes étaient-ils fatigués après une très longue marche parcourant des milliers de kilomètres à travers des plaines hostiles et des montagnes aux sommets enneigés comme les Pyrénées et les Alpes, chaînes de montagnes grandioses et qui comptent parmi les plus hautes du monde ? Est-ce une erreur tactique de la part de ce chef militaire considéré parmi les plus grands génies de l’histoire militaire de tous les temps ? A-t-il été mal conseillé par son entourage ou arrêté par une injonction quelconque du gouvernement carthaginois ? Sur cette cruciale question au demeurant très importante, nous n’avons aucune réponse satisfaisante et l’énigme demeure entière jusqu’à nos jours.

Effectifs des deux antagonistes

Au moment de la bataille de Zama, l’armée carthaginoise comptait 50 000 combattants de contrées différentes (Berbères, Gaulois, Espagnols etc.) et 4 000 cavaliers (des Numides, surtout) aux grandes qualités militaires. A ces soldats, il faut rajouter 80 éléphants semeurs de la terreur au sein des lignes romaines. Cette armée comprenant des hommes différents par leurs origines et leurs nationalités, par leurs langues, leurs armes et leurs façons de combattre, il n’était pas du tout facile de parvenir à harmoniser les instructions du combat ainsi que les ordres traduits par des interprètes. Au courant de tout cela, Hannibal s’efforçait de stimuler ses hommes et de les motiver par des récompenses matérielles et des soldes supplémentaires pour les mercenaires. Pour les autres éléments (Carthaginois, Numides et autres Africains) il essayait de leur représenter la ruine et le désastre que pouvait amener pour leur pays une probable défaite contre les légions romaines.
Rome, pour sa part, avait mis en ligne 34 000 légionnaires dotés d’une grande expérience militaire, 3 000 cavaliers venus d’Italie ainsi que 6 000 autres qui sont des Numides de l’aghellid Massinissa, roi de Numidie et dont la capitale était Cirta (Constantine).

La bataille décisive

Les généraux carthaginois et ceux de Rome avaient imaginé, de chaque côté, un minutieux plan de bataille pour surprendre l’adversaire.
Du côté carthaginois, le célèbre fils d’Hamilcar Barca avait placé aux premiers rangs les 80 éléphants ramenés d’Afrique. Puis, venaient les mercenaires venus de la Gaule et de la Ligurie (nord de l’Italie). Aux derniers rangs, se placèrent les combattants carthaginois et africains qui composaient le corps de l’infanterie punique. A une certaine distance il y avait d’autres mercenaires, surtout des vétérans embrigadés quand Hannibal avait mis les pieds dans la Péninsule italienne. Ces derniers éléments composaient surtout la réserve. Quant aux cavaliers venus de la Numidie – commandés par le roi Syphax, rival de Massinissa allié de Rome —occupait l’aile gauche, tandis que les cavaliers carthaginois proprement dits étaient placés sur la droite.

La tactique carthaginoise visait à attaquer les lignes romaines par les éléphants, puis les troupes des mercenaires gaulois et ligures donneront un premier assaut qui doit affaiblir les Romains. Dans les moments suivants, les soldats carthaginois beaucoup plus solides interviendront avant que les vétérans italiens ne passent à l’action pour assurer la victoire éventuelle.

Dans le camp romain, les dispositions prises par le rusé Scipion l’Africain rendaient la tactique punique pratiquement inefficace. Procédant différemment de la formation de combat compacte suivie jusque-là par les armées romaines, le rusé chef militaire latin avait laissé volontairement des passages libres entre les unités de chaque légion. Dans ces intervalles, il avait ordonné de placer des soldats d’infanterie légère capables de se mouvoir et d’évoluer avec beaucoup de facilité pour harceler et désorienter les éléphants. Aux ailes, il avait disposé la cavalerie italienne (à gauche) et la cavalerie numides commandée par le grand roi berbère Massinissa lui-même (à droite).
La grande confrontation armée débuta par la charge effrénée des éléphants alignés par l’armée carthaginoise d’autant plus que ces animaux massifs étaient affolés par le vacarme des clairons et des cors romains, et au lieu de foncer droit sur les lignes romaines, les pachydermes firent volte-face en se retournant contre les troupes d’Hannibal à l’exception de quelques-uns parmi ces animaux qui continuèrent à attaquer.

Une débandade généralisée et brusque mit en difficultés les formations puniques et personne n’en échappa : infanterie et les deux cavaleries carthaginoise et numide, qui furent submergés par les animaux affolés et qui piétinaient tout le monde sur leur chemin. Résultat : quand les cavaliers antagonistes se trouvèrent face à face, la supériorité numérique était en faveur des Romains et le combat était, évidemment, inégal. A ce moment, les soldats auxiliaires, Gaulois et Ligures commencèrent à reculer vers la ligne arrière occupée par les Carthaginois et les soldats africains. Ces derniers, remarquant ce mouvement arrière, refusèrent de reculer à leur tour et de leur faire place, et durent se battre contre les fuyards en tentant de repousser les soldats romains en même temps.

A ce moment précis, Scipion l’Africain appliqua une tactique déjà utilisée par Hannibal en personne lors de sa grande victoire à Cannes (216 av. J.-C.). Autrement dit, il ordonna aux soldats de la deuxième et de la troisième ligne des légionnaires romains de foncer vers les ailes en entreprenant un mouvement tournant pour encercler les Carthaginois qui continuaient encore à se battre contre la première ligne romaine.
Ainsi, il était clair que l’issue de la bataille ne pouvait qu’être favorable aux combattants de Scipion, surtout que les cavaliers numides sous les ordres de Massinissa, amorçaient une manœuvre circulaire et prenaient à revers l’infanterie d’Hannibal qui fut proprement décapitée et écrasée. Sans la protection des éléphants, et la couverture de leur cavalerie et des mercenaires, quelques rares rescapés carthaginois s’enfuirent dans une anarchie indescriptible, laissant sur le champ de la bataille quelque 20 000 cadavres de leurs camarades tués au combat. D’autre part, environ 10 000 autres soldats puniques tombèrent aux mains des Romains et furent faits prisonniers. On compta aussi 15 000 soldats blessés dans les rangs de l’armée d’Hannibal. En face, les pertes étaient peu nombreuses : environ 1 500 combattants qui périrent et 4 000 blessés, des chiffres nettement inférieurs aux pertes carthaginoises.
Après cela, Hannibal se dirigea rapidement à Carthage et s’efforça de convaincre le Sénat de la nécessité de continuer le combat et les citoyens de ne pas céder au désespoir de la défaite subie à Zama. Mais Carthage, cité marchande, préféra se plier aux conditions de paix désastreuses et humiliantes imposées par le vainqueur : perte de la grande et riche province d’Espagne, livraison de sa magnifique flotte et de ses éléphants de combat, payement d’une importante indemnité de 10 000 talents (un montant très important à l’époque équivalent à 50 millions de francs-or) durant un demi-siècle. De retour à Rome, Scipion eut droit à un triomphe magnifique et ses soldats lui décernèrent le surnom d’Africain pour sa campagne victorieuse en Afrique du Nord contre l’ennemie jurée, Carthage, que les Romains détruiront entièrement cinquante ans plus tard (146 av. J.-C.) sur ordre de son petit-fils Scipion Emilien, à l’issue de la 3e guerre Punique (149-146 av. J.-C.).
Quant au grand et digne fils d’Hamilcar Barca, Hannibal, après cette terrible défaite subie à Zama, il s’exila en Orient dans la cour du roi de Bithynie, mais en apprenant que son hôte voulait le livrer aux Romains, il préféra se donner la mort que de subir l’ultime humiliation de figurer enchaîné dans le triomphe de son vainqueur (183 av. J.-C.).

La fin tragique d’une cité séculaire

En conclusion, la désastreuse défaite de Zama, en terre africaine de surcroît, consacra le triomphe de Rome et son hégémonie sur le Bassin de la Méditerranée occidentale. C’était aussi le début de la fin pour Carthage qui perdit toute influence internationale et ne conserva qu’un faible pouvoir de contrôle sur les territoires périphériques. Elle fut incapable, par la suite, de s’opposer aux grignotements opérés par le roi numide Massinissa, qui élargissait son royaume dans son grand dessein d’unir le pays des Numides, des rivages de l’océan Atlantique jusqu’aux frontières de l’Egypte, en profitant de l’affaiblissement de son ennemie, Carthage, et de son alliance avec Rome.
La fin de l’orgueilleuse citée fondée par Elissa Didon des siècles auparavant (814 av. J.-C.) aura lieu une cinquantaine d’années plus tard, quand elle sera détruite après trois années de siège héroïque et désespéré, à l’issue duquel elle sera incendiée entièrement et ses cendres livrées au vent qui les dispersera à jamais.


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