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Nous étions lycéens (Partie 7)

vendredi 4 octobre 2013, écrit par : Toufik Gasmi, mis en ligne par : Boutebna N.

PREPARATIFS A L’ENTREE AU LYCEE

Alors que l’insouciance nous envahissait, puisque les trois mois de vacances d’été étaient notre acquis, nos parents quant à eux, entamaient avec fierté et appréhension les démarches auprès de l’administration de l’établissement afin de pouvoir enfin voir concrétiser leur souhait caché jalousement au fond d’eux-mêmes depuis longtemps : inscrire leur progéniture dans un lycée et quel lycée. !

Ainsi cet établissement accueillait en son sein tous les élèves issus des localités et agglomérations avoisinantes.

En bons observateurs, nous lisions clairement, au lendemain des inscriptions, l’angoisse sur le visage de nos chers parents. Nous pressentions déjà cette atmosphère joyeuse mais mêlée d’appréhension qui planait sous notre toit où le luxe était un mot n’appartenant au vocabulaire de personne : tard le soir, nous entendions leurs discussions à voix basse, trahissant leur inquiétude, car il fallait faire face aux nombreuses dépenses liées à ce long et durable ‘’séjour’’ surtout lorsque la famille est nombreuse.
Mais qu’importe, la fierté et le désir de réussite l’ont toujours emporté et c’est tant mieux !
Nous étions surement privés de beaucoup de choses qui, en d’autres circonstances, nous auraient comblés, mais les dépenses consacrées aux trousseaux de l’internat et aux fournitures scolaires étaient la priorité dans la confection du budget et cela nous ne pouvons l’occulter.
Minutieusement arrêtée, la liste des effets composant le trousseau est remise aux parents avec un numéro d’identification ; ce fameux numéro qui nous accompagnera durant tout notre cursus scolaire.
Au fait qui a oublié son numéro fétiche ?

Pourrions-nous faire l’effort de nous rappeler l’image de notre mère, de nos sœurs, broder sur tous nos équipements ces chiffres ? Quel travail ou plutôt quelle corvée !
Après les taches ménagères de la journée et les conditions difficiles qu’elles endurent quotidiennement, voilà qu’elles passent les soirées , souvent sous une lumière blafarde dégagée par un vieux quinquet ou une bougie, à mettre en place avec délicatesse ce petit bout de tissu, acheté auprès de la mercerie Mesbah, sur les vêtements de leur enfant, ruban numéroté qu’elles exhibent fièrement .
Cette besogne était très souvent recommencée car nos mères,- illettrées – inversaient par inadvertance les chiffres, le 203 devenant le 302.
Il nous arrivait d’entendre un cri de douleur vite étouffé, ce cri provoqué par cette maudite aiguille qui se permettait de s’enfoncer dans les doigts de notre mère, déjà meurtris par le feu, lorsqu’elle cuisait le matlouh pétri dès l’aube. Cette galette que nous aimions par-dessus tout et… la tremper dans de l’huile d’olive faisait à chaque fois le bonheur de nos papilles. Le matlouh était pour nous ce que la madeleine était pour Proust.
Des décennies plus tard, nous constations que les gestes qui paraissaient anodins à nos yeux de mioches étaient sans doute les gestes qui eurent le plus grand impact sur notre personnalité.
Jamais une mère, jamais une sœur ne manqua de nous apporter le réconfort moral et l’aide matérielle dont nous avions besoin. Nous ne saurions dénigrer ou même nier tous les sacrifices et toute l’énergie dépensée par nos parents pour notre éducation au détriment de leur santé qui, elle était rétrogradée au second plan.
Nos mères, qui bien que fatiguées, savaient masquer leur mal .Elles étaient avenantes, toujours présentes pour nous faire plaisir .Elles étaient la boulangère qui pétrissait la bonne pate, la cuisinière qui préparait les plats du terroir dans une cuisine de 3 m2 ; elles étaient aussi la laveuse aux mains nues dans une bassine en zinc, la repasseuse avec le fer qu’elles réchauffaient sur les braises du kanoun, ou du poêle à charbon, car de l’électricité …nenni. Le petit linge ,quant à lui, séchait sur un séchoir confectionné en lattes de bois très fin ayant la forme d’un grand vase retourné dans lequel on introduisait le kanoun rempli de braises ardentes et que l’on éteignait avant de dormir.
Elles étaient les maitresses de la maison.
Elles se ressemblent toutes par l’affection dont elles nous entouraient.
Pourvu que mon fils réussisse dans ses études, tel était leur crédo quotidien.
Dieu était dans toutes leurs prières et nous revoyions l’image de nos mamans, lorsque, à genoux, les mains levées en direction du ciel, elles imploraient DIEU.
Nous savions que cette communication avec Le Tout Puissant nous était consacrée. Certaines mamans crédules et naïves, faisaient porter à leur progéniture quelques amulettes et autres talismans remis par le marabout du patelin, convaincues que c’est là, un plus, qui favorisera la plus belle des réussites de son enfant.
Tout en pensant à nos mamans avec des yeux larmoyants et alors que nous nous apprêtions à éteindre la flamme du quinquet ou de la bougie, voilà que des images nous reviennent soudainement et défilent devant nous :
Nous revoyions nos mères assises à même le sol, en train de pétrir une pate couleur jaune, qu’elles mettaient dans un entonnoir au bout ciselé, et avec la force de leur pouce, elles la faisaient ressortir, formant soit un cercle, soit un bâtonnet qu’elles posaient délicatement sur un plateau en fer blanc.
C’étaient des gâteaux qu’elles préparaient pour leurs progénitures qui doivent rejoindre leur lycée après les vacances.
Le boulanger recevait, d’une façon cyclique les plateaux de gâteaux des familles et afin de ne pas se tromper, il remettait un ticket portant un numéro d’identification au porteur pour la circonstance, mais nous pensons que c’était inutile, car toutes les mères préparaient les mêmes gâteaux, les amandes étant hors de prix, elles ne pouvaient se permettre d’autres assortiments .
Nous portions les plateaux sur nos têtes, une serviette servant de support.
Nous restions à attendre ce ‘’trésor’’ guettant et surveillant les sorties du four.
Et elles savaient varier en qualité et à chaque occasion : rfis, pain d’orge, makrout, m’bordjas avec de la datte écrasée.
La veille de notre départ, elles nous donnèrent les dernières recommandations qui se résumaient en deux phrases.
Travaille bien et surtout n’oublie pas de partager les gâteaux avec tes camarades
Ainsi en plus des qualités citées plus haut, elles étaient toutes d’une bonté et d’une générosité exceptionnelles : penser aux camarades, ceux qui, peut être n’ont pas les moyens de gouter à ces friandises, quoi de plus noble !
Nous étions leur centre d’intérêt et leur préoccupation majeure ; d’ailleurs les conversations entre femmes tournaient autour de ce sujet qui leur était o combien favori.
Nous les revoyons à genoux derrière une bassine en fer laver et relaver nos vêtements, puisant l’eau du puits ou de la fontaine commune, utilisant très souvent la planche à laver .Cette corvée pouvait durer toute une matinée.
Là où elles sont, nous faisons, comme elles, demandons à Dieu de leur accorder toute sa Miséricorde. Elles le méritent.
Reposez en paix chères mères ! Vous avez tant fait pour nous.
Tous les qualifiants sont pour vous ; nous portons encore en nous et jusqu’au dernier souffle, votre bénédiction dont les mots bienfaisants résonnent au plus profond de notre âme.

A SUIVRE


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