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Le 107e vendredi du hirak à Sétif : La matraque absente

dimanche 7 mars 2021, écrit par : Hamoud ZITOUNI

En ce début d’après midi du vendredi 5 mars, un ciel bleu immaculé éclaire la ville de Sétif. Une légère fraicheur rappelle la froidure sèche des hauts plateaux toujours là embusquée en ce début du mois instable de mars. Les mosquées commencent à se vider de leurs fidèles et la longue artère centrale formée par les avenues du 8 mai 1945 et du 1er novembre 1954 se remplit peu à peu de monde. Mais, contrairement au vendredi passé, les casques bleus y sont absents. L’impressionnante démonstration de force qui y a prévalu s’est évaporée. Seuls les agents de la circulation sont visibles : ils vaquent paisiblement à leur occupation de réguler la circulation en ce point névralgique de la ville. Pourtant, à quelques dizaines plus loin, la façade vitrée du siège de la wilaya est bardée d’un peloton anti-émeute et de fourgons bleus ainsi que d’un engin de dégagement portant les stigmates d’anciens caillassages d’émeutiers. Mais les temps ont changé et la furie de l’émeute ne semble plus à l’ordre du jour. Depuis le 21 mars 2019, il n’est enregistré à Sétif, aucun acte émeutier, de violence ni de vandalisme de la part des manifestants du Hirak. Le maître mot « Selmya » (pacifique) a calmé de nombreuses jeunes ardeurs habituellement prêtes à en découdre et a probablement désarçonné sinon rassuré ceux qui sont en charge du maintien de l’ordre. C’est sans doute cette « selmya » qui a forcé au respect du hirak et qui lui donne de la pérennité. Selon radio trottoir, les dizaines de manifestants arrêtés lors du vendredi passé, auraient été tous élargis au soir du même jour après avoir été identifiés et passés devant le médecin. La rumeur dit aussi que ce retrait des forces de l’ordre serait instruit du haut de la hiérarchie suite à une « injonction de l’ONU ». Vrai ou faux, c’est le résultat qui compte.

Il est 13h30 passées sur la petite place de la poste donnant face au bâtiment de la wilaya. A peine quelques passants et des « chibanis » occupant les quelques bancs publics. Soudain, un jeune homme, seul, debout au milieu de la place, à quelques mètres d’un 4X4 bleu nuit de la police, lance haut et fort « Madania, machi askaria ». Et des voix fusant d’on ne sait d’où lui donnent immédiatement la réplique. Il est rejoint en quelques secondes par une poignée de citoyens. Celle-ci agrège d’autres arrivants et s’enfonce sous les arcades de l’avenue du 1e novembre. La cohorte s’arrête alors devant l’ex cinéma ABC et elle réunit déjà quelques deux cents manifestants. Elle inonde de sa clameur le centre-ville. Forte de ses nombreux manifestants, elle se met en ordre de marche vers la wilaya. Sans encombre, la procession manifestante, arrive devant l’entrée de la wilaya où elle déverse toute sa panoplie de slogans fustigeant la gouvernance et ses appareils répressifs. Tacitement, les manifestants et les éléments anti-émeute respectent l’espace de sécurité. Aucune bousculade, ni levée de matraque. Seule une personne filmant les manifestants derrière la ligne de la police est prise à partie : « Zoomi, zoomi ya wahd el goumi » (Filme, filme, espèce de traître).
Les hirakistes ne s’attarderont pas devant la wilaya et dix minutes plus tard, ils reprennent leur marche vers le boulevard des entrepreneurs (Bd Md Harrag Senoussi), puis le bd de l’ALN, en faisant la boucle par l’hôpital, le bd Cheikh Laifa, Bab Biskra, le stade Guessab et retour, au bout de près de 2 heures de marche, sans incident aucun, au point de départ. Au fur et à mesure de la marche, la procession contestataire grossit. Sur le bd Ibn Sina, le cortège s’étire en ligne droite de la place « garnouna » jusqu’à l’hôpital. On peut l’estimer aisément à plus d’un millier de manifestants.
Après une année d’interruption de sa marche hebdomadaire, interruption volontaire pour cause du redoutable COVID - faut-il le rappeler ? – le mouvement contestataire à Sétif ne semble pas avoir perdu de sa vigueur ni de sa détermination. Ses principales revendications restent les mêmes quand bien même le contenu des slogans connaît des changements allant parfois vers la radicalité. Cette radicalité, verbale s’entend, est suscitée, selon la vox populi, par le peu d’intérêt porté à aux revendications du hirak et par les actes coercitifs et répressifs que ses acteurs ont subi.

La prétendue main mise sur le hirak par des mouvements politiques ou des idéologies extrémistes n’est pas observable à Sétif. Ce mouvement contestataire populaire est évidemment traversé par des courants politiques divers y compris d’obédiences identitaire, moderniste et islamiste. Seul le courant rentier s’auto-proclamant héritier de la légitimité révolutionnaire y est franchement absent et pour cause. Mais les manifestants, hommes et femmes, n’appartiennent ni ne s’apparentent tous et toutes à une quelconque entité politique. Ces contestataires, issus de classes sociales modestes, voire vivant dans l’extrême besoin ou même la détresse, sont offusqués devant la vie toujours dispendieuse des dignitaires sensés être leurs représentants ou leurs protecteurs. Qu’ils soient des jeunes sans perspective, des moins jeunes sans emploi ou vivant de petits revenus précaires, du petit commerce à la sauvette, ou encore de retraités aux pensions indécentes, des « zouaoula » (pauvres), laissés pour compte, ils ne croient plus aux promesses sans lendemain. Mais ils ne sont, non plus, tentés par les mirages du projet religio-totalitaire de société : un des slogans phares du hirak est sans équivoque : « Djazair horra dimocratia » (Algérie libre et démocratique). Il y a aussi : « Ma tkhawfounach bel achria. Hna rebatna el misiria » (Ne nous faites pas peur par la décennie – du terrorisme islamiste s’entend - nous avons été élevés par la misère) ou encore son variant tout neuf : « Ma tkhafounach bel djensia. Hna rebatna el watania » (Ne nous faites pas peur par le (supposé projet de) retrait de la nationalité. Nous avons été élevés par le patriotisme). Toutes les voix ou plumes faussement doctes ou de postillonneurs zélés de service devraient descendre au moins une fois dans l’arène pour observer et écouter attentivement le hirak en marche à Sétif et partout ailleurs en Algérie. Tous les partis politiques, toutes tendances réunies, y compris celle du soutien critique ou de l’allégeance ont à gagner eux aussi à mieux connaître ce mouvement social pacifique inédit en Algérie et qui a forcé l’admiration dans le monde. De par sa jeune composante, il peut être le vivier du renouvellement du personnel politique actuellement disqualifié et le semeur d’espoir d’une Algérie meilleure.

Hamoud ZITOUNI


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