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Ferhat Abbas : quand le désespoir mène à la révolte

jeudi 24 janvier 2008, écrit par : Benhamouda K.E., Le Quotidien, mis en ligne par : Boutebna N.

LE TEMPS DES « PECHES POLITIQUES »

Seuls les plus avertis en politique connaissent le parcours tumultueux d’Abbas Ferhat, traversé d’embardées et de crises. Diplomate habile et propagandiste avisé, Abbas, plus affiché au début de sa carrière politique, essaie d’avoir à la fois le prestige d’un opposant et l’efficacité d’un élu assez gênant auprès de l’administration. Il passe aux yeux de celle-ci pour quelqu’un d’ambitieux, qui cache sous des dehors de grande franchise, un goût immodéré pour la popularité et le pouvoir. Ceci explique, pour une large part, ses réactions parfois violentes, ses contradictions et son goût du risque. Quand, en 1935, il parvient au Conseil municipal de Sétif grâce aux Croix de feu, il s’appuie sur un programme qualifié de « souple » imbu d’« opportunisme ». A l’époque, cette liaison avec un mouvement d’extrême droite paraît comme une sorte de brevet de loyalisme et de civisme, une réplique victorieuse à l’accusation portée contre lui et ses proches (Bendjelloul, Saadane, Benkhellaf, Lakhdari) d’être anti-français ou communistes.

A partir de 1936, disponible à tous les mauvais vents : ces déclarations « houleuses » « la France c’est moi », ses « fouilles archéologiques » montrant l’inexistence d’une « nation algérienne » et son scepticisme quant à l’existence d’un nationalisme arabe créent scandale et indignation dans les milieux réformistes et indépendantistes. L’écho est grand et époustouflant, certes son audace lui procure une grande place sur l’échiquier politique d’alors, mais il ne semble pas se rendre compte apparemment de l’existence d’une conscience nationale, il comprendra assez tard, en quoi ses écrits hâtifs génèreront des cauchemars tout au long de sa future carrière politique.

Hormis les Oulémas qui lui ont pardonné ses engagements précipités, les « Béni-oui-oui », certains journalistes indépendants travaillant pour le compte des « Affaires Indigènes » (services de renseignement) et les adeptes du nationalisme intégral gardent contre lui ressentiment, haine et rancune. Les premiers avec, à leur tête, les « notables » du Sahara, qui ne jurent que par le nom de la France, critiquent sa « versatilité » tout en s’interrogeant : « comment voulez-vous que le gouvernement les prenne [les Elus Musulmans] au sérieux : aujourd’hui ils sont fascistes, demain socialistes, après-demain ils passeront à l’extrême gauche pour redevenir au moment de la période électorale, uniquement des musulmans algériens, agissant au nom d’Allah, en dehors de tous les partis français, pour défendre les intérêts des parias ». Pour les seconds, naturalisés pour la plupart, il y a le biberon administratif et la crainte de marginalisation par l’éventuelle venue d’une nouvelle vague de naturalisés comme le stipule le projet Blum-Viollette. Quant aux nationalistes, les violences verbales et physiques sont monnaie courante contre ceux qu’ils qualifient : « l’élite décadente de 1936 » qui « s’est vouée entièrement à l’apologie du paternalisme prêché de tout temps par l’impérialisme ». « El-Ouma » journal du PPA, ne ménage pas ses attaques contre « l’ancien Abencérage » (le pseudonyme que F. Abbas utilise dans ses écrits journalistiques dans les années 1920), « l’Entente » et « La Défense », selon El-Ouma : « la lecture de cette feuille [la Défense] révèle la tragédie dans l’esprit de ces écrivains, qui brûlent les étapes sous la pression de l’impulsion. Ces futurs citoyens à la béni-Viollette ne connaissent point l’esprit de modération dans leur écrit, ou bien ils se jettent dans les bras de l’Administration, ou bien ils tempêtent contre elle, en lui jetant leurs mandats d’élus ». Elle ajoute sur un ton narquois : si Abbas Ferhat « n’obtient pas gain de cause, il saura leur dire théâtralement, selon ses habitudes : la France c’est moi ». Pour le PPA, il n’y a pas mille façons pour s’occuper du problème algérien, il n’y en a qu’une seule : l’Indépendance.

Sentant la menace qui pèse sur son avenir politique suite à la popularité des jeunes nationalistes victimes de la répression colonialiste, Abbas en 1941 écrit : « Les nationalistes algériens emprisonnés cessent d’être considérés par l’opinion musulmane comme des jeunes irresponsables. Ils deviennent des martyrs et des précurseurs de la seule émancipation possible. L’instinct populaire, que rien ne vient distraire, est plus puissant que les meilleures constructions juridiques et les plus belles spéculations de l’esprit » ; il termine sa dissertation en citant Anatole France qui dit dans son roman, Sur la pierre blanche : « comme toujours les hommes cultivés n’avaient aucune idée de ce qui se passait dans l’esprit des multitudes. C’est toujours à l’insu des lettrés que les foules ignorantes créent des dieux ».

LE TEMPS DE LA REPENTANCE

Au début des années 1940, Abbas apparaît aux yeux de beaucoup d’observateurs comme le personnage vedette de l’arène politique musulmane algérienne, il commence à remodeler sa politique en s’appuyant sur des thèmes mobilisateurs, il est connu, il a des liens de part et d’autre, Messali en détention est coupé de son milieu politique, alors que la France est profondément blessée par la chute de Paris aux mains des nazis et humiliée par la prise d’Alger par les Anglo-Saxons ; Abbas lui-même est touché dans son fort intérieur par deux généraux : le premier, le général Giraud, quand il le reçoit à un thé avec diverses personnalités musulmanes, pour leur exposer son intention de lever une armée de 300.000 hommes pour combattre les Allemands.

F Abbas qui rédige immédiatement une lettre pour exiger préalablement des réformes, reçoit cette réponse : « le Juif à l’échoppe, l’Arabe à la Charrue ! ». Le second, le général Catroux, qui, au moment où il prononce son discours d’ouverture, Abbas par protestation à la politique de ce dernier, pousse les délégués musulmans aux délégations financières à laisser leurs banquettes vides, ce qui lui vaut la mise en résidence surveillée dans le Sud pour « injure à la France ».

Abbas ne se laisse pas abattre, après sa libération, il surmonte sa « crise d’identité », commence à se déplacer et multiplie les contacts ; le projet du « Manifeste du Peuple Algérien », du 10 février 1943, concrétise le résultat de ses efforts. Il est pour une meilleure défense des revendications du peuple algérien, « il définit cette âme et cette mentalité colonialistes contre lesquelles se révoltent toutes les consciences humaines ». Abbas, à partir de là, veut marcher avec le peuple pour le conduire ; sa cible c’est le système colonial et ses représentants : « La réalité est la même partout. La loi de la jungle est la grande loi. Le tigre mange le lapin. Une coterie de politiciens à l’égoïsme féroce, au service d’une oligarchie financière en mal d’impérialisme a fait abandonner au gouvernement de la République et à la Chambre issue du Suffrage universel, les franchises que six millions d’hommes ont gagnées au prix de leur sang et de leur attachement ». Il lance ses attaques les plus violentes contre Morinaud, farouche opposant au « Manifeste » : « Il y a chez M. E. Morinaud, écrit Abbas, prototype du colon impérialiste, quelque chose de pourri que seuls le fer et le sang pourraient extirper. On ne corrige pas et on ne guérit pas ces déformations et ces maladies par la persuasion ou par de simples discours ; il faut des actes. Les Algériens, épris de liberté et de fraternité humaine, sont persuadés que l’occupation de notre pays par les troupes anglo-américaines, les troupes de la libération, est le premier pas de la marche héroïque qui mettra en déroute cet impérialisme séculaire, avec ses adeptes, ses théoriciens et ses profiteurs ».

Abbas constitue dans l’ensemble la marque du réveil revendicatif dans le sens d’une « union sacrée » des Musulmans pour obtenir des réformes. Pour lui, la « Citoyenneté française » est devenue une notion périmée et le projet Viollette, pour lequel il avait cependant milité, ne peut répondre aux « Aspirations nouvelles » ; il convient donc de rester sur ses positions, de continuer à revendiquer la « Citoyenneté algérienne », ou mieux comme le dit au Cercle de Progrès, « La Citoyenneté Mondiale ». Le 15 juin 1944 à Khenchela, devant un auditoire de 700 personnes, il déclare : « nous sommes en mesure de nous diriger nous-mêmes [...] l’Algérie doit être un peuple libre ». Pour arriver à son but, Abbas souffle le chaud et le froid. Dans un entretien avec le chef du Centre d’Information et d’Etudes (CIE) de Constantine sur l’éventualité du déclenchement d’un mouvement insurrectionnel en Algérie, il répond avec un ton rassurant par le négatif mais, en même temps, glisse des messages contenant des signes confirmant la première thèse au cas où des réformes urgentes ne seront pas prises en compte. A cause des tergiversations des représentants de l’administration, un mois plus tard, Abbas avec des messages codés, supposant plusieurs grilles de lecture, joue avec les nerfs des responsables français en disant : « je commence à en avoir assez ; je vais finir par accepter la proposition de mes amis anglais et me rendre à Londres pour m’y proposer [...] mais je prendrai avec moi quelques livres français, car, vous savez, je vous aime encore un peu ».

Abbas « l’âme » du mouvement « Amis du Manifeste et de la Liberté » (AML) est devenu l’ennemi numéro un des autorités et des colons, car dans ces années, il représente l’espoir de la masse. Qu’il « disparaisse ou cesse son activité, disait le préfet d’Alger, le mouvement est décapité ». D’après Abbas, un mois avant les événements de mai 1945, le préfet de Constantine Lestrade Carbonel dit au Dr Saadane : « des troubles vont se produire et un grand parti va être dissous » (F. Abbas, La nuit coloniale). Effectivement, le mouvement tricéphale des AML (Abbas, Ibrahimi et Messali) par sa popularité devient très menaçant, le décapiter devient une nécessité ; mission accomplie dans un bain de sang, par le massacre de milliers d’innocents en mai et juin 1945.

Après la libération de F. Abbas, le 16 mars 1946, les querelles entre les partis nationalistes recommencent avec plus d’acharnement que dans les années du Front Populaire : la « République Algérienne » contre « l’Algérie Libre », l’autonomie contre l’indépendance et Abbas contre Messali. Jusqu’à 1954, l’entente entre les deux leaders est difficile car, au-dessus des hommes il y a les doctrines, les querelles du passé et celles de l’avenir. Battu sur plusieurs fronts, Abbas arrive à une conclusion à la veille de la « Toussaint Rouge » : « ce que nous voulons, c’est la disparition complète du colonialisme ; et tôt ou tard, malgré des élections à la mitraillette, le colonialisme mourra et la France en mourra elle aussi ».

LE TEMPS DE LA VENGEANCE

Chez les hommes comme F. Abbas s’est implantée cette idée : « le peuple a toujours eu la victoire qu’il s’est mêlé de secouer le joug des tyrans ». Après de longues années de combat et de militantisme, ce « politicien » chevronné se trouve face à un mur colonialiste idéologiquement infranchissable : conformisme et refus de toutes réformes. Le 1er Novembre éclate, Abbas est hanté par le drame du 8 Mai qui le marque toute sa vie mais, au fur et à mesure, il prend conscience de la gravité du moment. Le 26 novembre, à l’Assemblée algérienne, le président Laquière lui refuse le droit de parler de politique. La « République Algérienne » du 3 décembre reproduit la déclaration dans laquelle Abbas dénonce la politique de tricherie des autorités coloniales à l’égard du « Français-Musulmans » : « Ils lui ont retiré d’une main ce qu’ils lui ont donné de l’autre », exige des réformes, parle au nom du peuple qui compare sa misère à l’opulence insolente des autres et met en garde contre « la révolte généralisée du prolétariat ». En fait, Abbas ne croit plus aux discussions hermétiques, seul le maquis lui donne espoir pour en finir avec les utopies, il aime bien d’ailleurs répéter ce poème : « Je préfère être le cadavre d’un homme libre, qu’un esclave vivant » (Joaquim du Bellay, Les Regrets). La campagne électorale d’avril 1955 lui donne une bonne occasion pour afficher ces nouvelles orientations.

Pour sa dernière campagne électorale d’avril 1955 et sans pression du FLN, Abbas mène en apparence une campagne pour la victoire de l’UDMA tout en scandant sur la question du drapeau de l’Emir Abdelkader, l’héritage des ancêtres et « l’Algérie algérienne » : « Tant que vous continuez à proclamer que l’Algérie est française, nous répliquons quant à nous par ceci : l’Algérie est arabe. » Ainsi, eux sont du Nord et nous du Sud. Si le Gouvernement français change cette affirmation, nous aussi nous nous abstiendrons de dire que l’Algérie est arabe. Alors, eux et nous, nous commencerons à proclamer la même vérité : « l’Algérie est algérienne. » (Claude Paillat, La liquidation). Mais au fond, avec le peuple, il soutient le FLN et encourage les jeunes à le rejoindre, car pour lui, c’est la seule solution pour casser le régime colonialiste. A Djidjelli (Jijel), il déclare être convaincu de la disparition du colonialisme : « un jour viendra où le sabre du colonialisme sera brisé par Dieu et par le peuple algérien, car le droit triomphe toujours ». A Châteaudun (Chelghoum El-Aïd) sur un ton durci : « depuis plus de cent ans, la France n’a rien fait dans ce pays que d’exploiter la masse de la population. On nous dit que nous sommes les citoyens de trois départements français, c’est une monstrueuse hypocrisie et d’ailleurs nous ne voulons pas être français, nous sommes algériens et voulons être les citoyens d’une nation algérienne. Vos aspirations, il faut les réaliser par la force, c’est par la force seulement que vous obtiendrez ce qui vous est dû, il faut faire des sacrifices, vous devez les faire. Ne suis-je pas allé moi-même en prison en 1945 ? L’indépendance on ne la trouve pas, il faut l’arracher au prix de votre sang. Ne vous suggère-t-il rien le tableau de vos frères versant leur sang et n’entendez-vous pas leurs plaintes du haut des montagnes de la Kabylie et de l’Aurès ? Ils vous attendent pour leur prêter main-forte au lieu de vous adonner aux parties passionnées de dominos. Ne vous ont-ils pas donné des exemples en sacrifiant chaque jour des vies humaines ? Pourquoi restez-vous inactifs alors que d’autres vous attendent pour les seconder et les encourager vers la victoire qui, bientôt, verra la France franchir la méditerranée ». Non loin de là à Télegrma (Télaghma), il tient le même discours : « vous n’avez pas honte de jouer tranquillement aux dominos pendant que nos frères se font tuer dans l’Aurès et en Kabylie ». Et à Bordj Bou-Arréridj il s’écrie : « On vous a dit que dans les Aurès et la Kabylie existent des hors-la-loi qui se battent et qui luttent, cela n’est pas vrai ! Ce ne sont que vos frères qui luttent pour obtenir vos droits ! Droits que l’on vous a toujours promis mais que l’on ne vous a jamais donnés ! Ils se sont révoltés contre ceux qui les exploitent et les asservissent ! ». Ou encore, « unissez-vous, cessez de moucharder, pensez au sang de vos compatriotes qui coule dans les Aurès ». Après son interpellation par les autorités, Abbas leur signale quand il parle du sang versé, qu’il s’agit de celui de toutes les victimes de ces événements : Français et Musulmans ; « j’invite les gens, dit-il, à agir par la voie légale du bulletin de vote pour aider ceux qui veulent les faire évoluer, les sortir de leur ornière ». Quelques jours après, Abbas prend contact avec le FLN, il cotise financièrement et offre des médicaments. Les dirigeants UDMA, montrent une sympathie de plus en plus affirmée pour l’action de l’ALN. Pour Abbas, l’assimilation ou l’intégration n’étaient qu’une simple mystification, la qualification de « Français-Musulman » qui prend, selon lui, la signification d’une sorte « d’étoile jaune » collée au dos de tout un peuple doit disparaître à jamais. Quelques mois après, il dissout l’UDMA pour sceller l’unité nationale dans la lutte, rejoint le FLN, entraînant avec lui des régions entières, beaucoup d’intellectuels, de bourgeois et de modérés, et fortifiant l’image du combat algérien sur la scène internationale.

* Uiniversité Lyon 2

Sources :

Archives nationales d’Outre-mer (Aix-en-Provence) 8 CAB 159, 10 CAB 103, 3 CAB 43, 11 H 49, 8 CAB 87, 10 CAB 192, 9 H 31, 11 H 48.10 CAB 6, 11 CAB 7.

Claude Paillat, La Liquidation, Editions Robert Laffont, Paris, 1972, p.186.

Ferhat Abbas, la nuit coloniale, Paris, Julliard, 1962. p. 135.


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