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8 mai 45 : SOLILOQUE

mardi 17 mai 2005, écrit par : Nabil Foudi

Par Ammar KOROGHLI pour Setif Info

« Je traîne avec moi mes années de douleur. Frustrations et refoulements, entrelacs complexe. Enchevêtrement annonciateur d’orages impromptus. Ma vie est devenue une chronique faisant fi de la linéarité. Que de chagrins amoncelés. Gâchis considérable de mes ressources. Réduit à un état d’aliénation par la quotidienneté où l’amertume le dispute à la révolte. Faut-il continuer longtemps à assumer sa condition de sujet, sans rechigner ? Je n’aurais donc pas rendu de bons et loyaux services à ma patrie. Tant pis pour moi, pas de médaille. En ai-je besoin ? Peut-être même une épitaphe en guise de signe indiquant mon passage sur cette terre. Qu’à cela ne tienne.

« En ce monde où règne au grand jour la barbarie, sanguinaires sont les princes qui nous gouvernent. Princes en quête de légitimité d’un Dieu. Qui croule sous les requêtes répétées. Il est le seul roi et l’unique juge. Les textes sacrés le proclament noir sur blanc. Pour le blanc comme pour le noir.

« J’ai beau regretter ma venue en ce monde où pourris et corrupteurs font bon ménage. Rien n’y fait, j’y suis. Tu disais vrai Abou Ala (« Ce qu’a commis mon père envers moi, je ne l’ai commis envers personne »). La force de l’oubli peut-elle ménager la conscience déjà meurtrie ? L’indignation n’est plus de mise. Idées manichéennes réduisant à néant tout effort de création. Louable est notre résistance à l’oppression organisée par nos bourreaux. Nos plumes pourront-elles un jour nous servir de glaives pour les saigner à mort ? L’infini est grand. Comme le cynisme de nos princes. Donnée variable, sa géométrie cosmique se mesure (le cynisme j’entends).

« Lancinante douleur donc que la mienne. Compression de ma pensée qui nage dans la bière d’Abou Nouas. Géniale idée que celle-là. Hommage suprême au poète. Identité bafouée. Histoire emportant tout sur son passage. Point d’écluses, ni de digues. Maître incontesté de la rime. Poésie revêche au credo social. Arme au service de la tribu menacée de déperdition ?

« Au commencement était le verbe. Depuis, la tribu devint moderne. Elle fut élevée au rang de nation. Continuation pourtant de l’éloge des princes et des seigneurs. A défaut, la sentence est terrible : le silence ou l’exil. Marche forcée vers les ténèbres avec pour seule lumière le poème. Bougie aux vertus incommensurables. Mais aussi mèche prête à l’explosion.

« Octobre en plein jour. Adolescents aux aguets. Décimés à la fleur de l’âge de leurs printemps pour avoir eu la mémoire fertile. Plus fertile que celles de leurs aînés. Châtiés pour leur témérité. Procès expéditifs. Erreur millénaire d’un despotisme qu’on dit oriental. Nos princes sont malades. Assurément. Pour avoir voulu fêter Novembre avant le mois correspondant. Pour avoir voulu rappeler l’exigence de l’indépendance...Sept ans, ça suffit »... »Un seul héros, le peuple »... « Tahia el Jazaïr »... Que de connivences depuis. Manœuvres dilatoires tissées dans l’ombre. Incrédulité des badauds. Les balles pleuvaient sous le soleil. Crépitements sourds aux revendications.

« Je mourus ce jour là. Depuis, je meurs chaque jour un peu plus. Cupidité des blindés enragés. Mon sang ruisselle goutte à goutte. Patrie aux vertus insondables, n’as-tu pas été assez irriguée ? Mémoires courtes. Mes princes, avez-vous oublié le 8 mai 45 et le 1er novembre 54 ? Avez-vous à ce point muselé votre mémoire ? Quel mépris pour ses frères d’hier, tombés au cham d’honneur !

« Conscience inconsciente jusqu’à annihiler toute lucidité. Folie meurtrière. En ce temps-là aussi, les balles pleuvaient. Sous le soleil. Ironie du sort ? L’Histoire se répète avec des acteurs qui se trouvent de l’autre côté de la barrière. Le bourreau n’est plus le même. Il porte toujours pourtant l’uniforme. Le fusil a changé d’épaule... Nedjma, épouse répudiée par trois fois. Baptême de feu. Chaque génération a le sien. Conflit inextricable. Nos intérêts livrés aux appétits de nos Gargantua locaux.

« Indescriptible effroi. Cris. Larmes. Débandade. Corps jonchant le sol. Sang de chouhada de Novembre se mêlant à Octobre. Ruisseaux de sacrifice. République introuvable. Spectacle indescriptible. Renouvelé. Une autre bataille d’Alger. Morte la bête, mort le venin ?... La foule scandait des mots d’ordre pour l’indépendance. Ce jour-là, les rues étaient investies par le peuple. Manifestation pacifique. Banderoles livrées au vent. Ecriture un peu gauche. Revendications fermes. Les bras enlacés pour former une ceinture solide. Pas cadencés. Folie meurtrière. L’artère principale de Sétif était noire de monde. Hommes démunis d’illusions, mais armés de leurs convictions. Yeux emplis d’une curiosité sans fin aux fenêtres. Corps devenus ombres.

« Décompression urgente. La mystification à outrance ne joue plus. Le compte à rebours commence. La saison de l’attentisme est (dé)passée. Tempête soufflant sur toutes les idées reçues sans discernement. Images singulières d’une révolte juvénile. Les tribunes officielles ont balayées. Signe du caractère indicible des jeunes. « Tahia el Jazaïr ». 1962. C’était hier. C’est encore aujourd’hui.

« Plus de place aux textes ésotériques, ni aux dédales bureaucratiques. Labyrinthes aux lianes inextricables. Freins au foisonnement d’énergie. L’heure est aux comptes arrêtés jusqu’ici par la répression aveugle. Oppression inouïe d’un peuple ayant rompu son lien ombilical d’avec la métropole. Répression incompréhensible au sein de la patrie de plus d’un million de martyrs. Pourquoi ?...

« Place des chouhada. Une foule menaçante. Cris stridents. Dents aiguisés à l’endroit d’une bourgeoisie parvenue au sommet de l’indécence. Manipulation sanguinaire d’une jeunesse vouée au dépérissement ? Génération sacrifiée, nous disait-on. Soit, mais laquelle ? Celle des 19 mars l’est-elle ?...

« Austérité alibi. Main de l’étranger. Impérialisme. « Sept ans, ça suffit ». Le colonialisme hors de chez nous. Nous étions par vagues entières à l’âge de la scolarisation, parqués dans des camions. Déversés dans la rue pour grossir les rangs des manifestants. Joie indicible pour nous. Enfin la fraternité retrouvée... « Tahia el Jazaïr. Tahia el Jazaïr »... L’été de l’indépendance. Chaleur de l’enfance. Soleil de tous les espoirs. Fin de tous les interdits. Socialisme annonciateur de la huitième merveille du monde. Nous suffoquions dans l’habit étroit d’hier... L’espoir est toujours là.

« Aube sans cesse renouvelée. La casbah, témoin privilégié d’événements hors pair. De baba Arroudj à la bataille d’Alger. Et pourtant demeurée à l’état d’une misère galopante foudroyant ses habitants. Ce jour là, ils étaient nombreux. La rue, leur royaume. Le vote des pieds. Voix d’acier. Verbe trempé dans le phénol. Descendus de leur F² à dix personnes comme naguère les Chaouias des montagnes de l’Aurès. Leurs parents montèrent à l’assaut d’une capitale en proie à l’euphorie de la liberté. Fièvre miraculeuse qui guérit tous les maux. Mots vains, noyés dans le vin. Abou Nouas reconduit par les siècles au seuil de l’ivresse. De Sidi Brahim des rasades interminables. Les verres s’entrechoquent au coin de l’amertume nommée désillusion.

« Cette aube-là vire au rouge sang. Rue de la Lyre, musique des rafales. Rue de la liberté, le bâillon de la répression s’abat sur la ville. Assiduité de l’oppression. La matraque ne fait pas école buissonnière. Elle est toujours et plus que jamais au rendez-vous. Caves de villas aménagées à l’effet de torturer. Novembre marqua la naissance de l’ire de l’occupant. Novembre sans cesse renouvelé...

« Mais que pèsent mes mots devant les tragédies de pans entiers de la société voués à l’illettrisme ? Que faire contre le temps qui passe ? Impuissance indescriptible. Destruction explicite de l’instant. Bière sans cesse renouvelée. Analphabétisme incessant. Mutisme éloquent de vérités, procédant par touches d’un vécu voué aux gémonies ? Larmes qui coulent de l’inconscient apprivoisé...

« Mappemonde amie, dis-moi toi qui sais tout de la géographie, comment bâtir ma patrie sans cesse défigurée ? Plume amie, dis-moi toi qui as soif d’Histoire, du colonialisme au colonelialisme, n’y aurait-il pas un autre chemin vers la liberté et la paix ? L’espoir et la lutte jusqu’à la dernière pulsation, me dis-tu... » (février 1989)

Ammar KOROGHLI (Auteur Algérien - Avocat à Paris) pour Setif Info


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