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L’économie algérienne otage des hydrocarbures

mercredi 24 septembre 2008, écrit par : Ammar KOROGHLI*, Le Quotidien d’Oran, mis en ligne par : Boutebna N.

u moment où l’économie semble reprendre ses lettres de noblesse et avoir les faveurs du pouvoir, il m’a semblé utile de proposer à mes compatriotes une analyse en quelques volets des idées politiques et des faits économiques de l’Algérie depuis l’indépendance. Cette analyse montre les différentes contradictions de ce que nous devrions douloureusement appeler notre mal développement, notamment économique et ce, à compter de la période d’industrialisation dite « industries industrialisantes » qui a abouti à un capitalisme d’Etat aux lieu et place de ce qui a été appelé socialisme spécifique et à un endettement excessif de l’Algérie, à une austérité imposée par les régimes successifs et par les institutions financières internationales, un affairisme d’Etat résultant du libéralisme débridé des tenants de l’après-pétrole qui a abouti au rééchelonnement, voire à asseoir des intérêts de ce qui a été désigné par feu Mohamed Boudiaf sous le vocable de mafia politico-financière.

De l’industrialisation au capitalisme d’Etat

Il est devenu banal de constater que l’Algérie vit pour l’essentiel de ses hydrocarbures, celles-ci constituant la presque totalité de ses exportations. C’est également une lapalissade que de dire que le budget de l’Etat dépend quasiment du pétrole et du gaz. Aussi, devant l’échec moult fois constaté dans le domaine de l’agriculture et la baisse brutale des cours du pétrole, quel est l’avenir du pays face aux effets conjugués de ces facteurs ?

Marqué par un économisme technocratique, le projet de développement, basé sur la théorie des industries industrialisantes et celle de l’introversion, apparaît, a posteriori, comme une idéologie caractérisée par la mise en place de la propriété d’Etat comme moyen d’accéder à une « transition au socialisme ». Pour le régime issu du 19 juin 1965, l’Etat se révéla la seule force politique capable de résoudre les problèmes qui se posent : industrialiser le pays et garantir l’indépendance nationale. Or, on sait que la doctrine algérienne des années 1970 en matière de développement s’inspira de travaux d’économistes dont la vision se rapprochait des auteurs soviétiques des années 1920-30 qui étaient notamment partisans de « la loi de la priorité du secteur de la production des biens de production » et du principe des « effets d’entraînement » qui posèrent comme règle impérative l’instauration d’inégalités dans les rapports villes-campagnes. Les industries industrialisantes étaient censées avoir pour effet d’entraîner dans leur environnement localisé et daté un « noircissement systématique ou une modification structurelle de la matrice interindustrielle » et des transformations des fonctions de la production grâce à la mise à la disposition de l’entière économie d’« ensembles nouveaux de machines qui accroissent la productivité de l’un des facteurs et la productivité globale ».

Cependant, d’aucuns ont pu observer que ce modèle n’intégrait pas explicitement l’état initial des forces productives. Par ailleurs, des questions essentielles restaient pendantes : qui était susceptible de mener à son terme la transition vers le « socialisme spécifique » ? Avec quels moyens ? Avec quelle marge de manoeuvre laissée tant par le pouvoir en place lui-même que par le capitalisme mondial (encore que, à l’époque, celui-ci était quelque peu contrebalancé par le système des pays de l’Est) ? Cette problématique a été éludée par la tendance au technocratisme et la bureaucratisation avec son pendant : la techno-structure. Or, l’une des particularités du développement du secteur d’Etat, c’est la tendance prépondérante à son financement par l’appel aux capitaux extérieurs ; d’où le problème de la dette dont on sait qu’elle est devenue la priorité à résoudre sous peine de condamner irrémédiablement l’économie algérienne et d’hypothéquer lourdement l’avenir du pays et des générations montantes. En effet, la plus grande partie des projets à caractère industriel conclus entre 1970 et 1979 furent des projets qui se concrétisèrent en étroite collaboration avec le marché financier international et les sociétés multinationales, ce qui explique sans doute que le secteur économique d’Etat n’ait pu supprimer, comme il le souhaitait, le caractère capitaliste des rapports de production.

De fait, entre le choix politico-idéologique et sa réalisation, il existe toute la distance qui sépare le discours de l’action tant les enjeux et les intérêts étaient importants, d’autant plus qu’il y avait une confusion fréquente entre formes juridiques de propriété et rapports de production. Et du fait de l’autonomie qui leur était concédée, il y a eu consolidation de la bourgeoisie spéculative, en collusion avec les divers groupes se trouvant à la tête de l’Etat en construction, à travers le pouvoir central mis en place par le Conseil de la révolution dominé par la direction de l’armée de l’époque. L’achèvement de la transition vers un capitalisme d’Etat périphérique en Algérie devint plus probante, la création de sociétés nationales ayant constitué l’acte de naissance de ce que d’aucuns ont désigné sous le vocable de « bourgeoisie d’Etat » qui, pour se justifier au plan idéologique, se gargarisa de « socialisme spécifique » et pour leurrer l’opinion publique interne. En tout état de cause, si l’on se réfère aux textes à caractère officiel (les différentes résolutions des sessions du comité central du FLN et de la pratique politique et économique), on ne peut manquer d’observer que le régime inauguré par Chadli Bendjedid accentua cette tendance avec un nouveau discours centré sur un libéralisme débridé. En effet, depuis 1979, le FLN avait tenu plusieurs assises - sessions du comité central et congrès - en vue de la mise en place d’une nouvelle politique de l’Algérie, les résolutions et les orientations relatives au développement économique et social faisant état des carences de la politique économique conduite par le régime de Boumediène.

Le trait caractéristique de l’attitude politique de Bendjedid fut la rupture d’avec l’idéologie socialiste ; celui-ci ne manqua pas d’ailleurs de s’affubler d’un certain libéralisme avec la promulgation d’un nouveau code des investissements donnant la part belle au secteur privé au motif qu’il aurait été brimé par l’ancien régime, alors même qu’il n’a pas manqué d’utiliser le secteur d’Etat en la personne de ses représentants pour grossir ses profits. En réalité, pour l’essentiel, il s’agissait d’organiser l’économie en perdition autour de ces deux secteurs. Ainsi, la doctrine économique des industries industrialisantes était mise au rancart. Au gigantisme industriel, on préféra la « restructuration », c’est-à-dire le morcellement des grandes entreprises d’Etat, type société nationale. Au slogan « Pour une vie meilleure », le « compter sur soi » est devenu le leitmotiv du Pouvoir, désemparé face à la chute des cours des hydrocarbures d’alors. Une opération de sensibilisation de l’opinion publique algérienne sur l’« après-pétrole » fut orchestrée par le pouvoir, à grands renforts de médias, dans la mesure où les pronostics béats des technocrates et autres bureaucrates furent déjoués. Devant la faiblesse du marché pétrolier et la baisse des prix mondiaux du brut, le régime -qui se voila la face jusqu’à la dernière heure de sa chute devant les vérités les plus criantes sur les limites de la stratégie de développement adoptée jusqu’ici - reconsidéra celle-ci en tenant compte du fait que 98 % des ressources en devises du pays proviennent toujours du pétrole. Le régime fit volte-face pour tenter de se tirer d’affaire devant la baisse des recettes pétrolières et les difficultés d’écoulement du gaz. Ainsi, pour le ministre des Industries légères d’alors, Messaoudi Zitouni, il s’agissait de mettre l’accent sur l’« arrêt des intrusions de la politique dans la gestion de l’économie et la fin de l’Etat-providence ». Quant à Ali Oubouzar, alors ministre de la Planification et de l’Aménagement du territoire, il déclara : « Si les ressources pétrolières baissent de 15 ou même 20 %, nous devrons, pour maintenir le rythme de croissance, augmenter l’austérité. »
Seulement, la baisse fut plus forte que prévu. Malgré cela, M. Oubouzar n’hésita pas alors à dire : « Mais n’allons pas loin si nous ne voulons pas remettre en cause le consensus social ».

Fallait-il donc se maintenir au pouvoir coûte que coûte, en évitant l’écueil des tensions sociales dues à la flambée des prix notamment ? Du fait du déficit flagrant en démocratie, le régime préféra faire appel à d’autres mesures (notamment la limitation de l’allocation touristique et la suppression d’achats de biens à l’étranger) plutôt que de faire son autocritique et préparer une alternance politique salutaire. En fait, le problème majeur concerna les biens d’équipement, les articles industriels, les matières premières et les produits semi-finis qui représentaient 79,60 % des importations (60 % du service de la dette extérieure). En outre, maints projets d’investissements industriels allaient être touchés, nonobstant la volonté affichée depuis 1979 d’accorder plus d’importance au secteur de l’agriculture par exemple. De même en était-il du métro d’Alger dont le chantier demeure en panne depuis, de l’usine d’automobiles de Tiaret mise en veilleuse faute d’entente avec les constructeurs français, allemands et italiens ainsi que du complexe sidérurgique de Jijel et du projet de cimenterie de Tébessa. Se conjuguent à cela également bien d’autres projets laissés en rade.

Par ailleurs, il est depuis longtemps établi que l’Algérie aura une population allant crescendo. Les problèmes existant déjà se poseront avec davantage d’acuité : habitat, santé, scolarisation, consommation En outre, outre le dépeuplement des campagnes, un secret de Polichinelle veut que la quasi-totalité des ressources provenant de l’exploitation et de la commercialisation des hydrocarbures a été investie dans l’industrie sans résultats probants. Dans cette perspective, l’Algérie avait prévu d’exporter uniquement 4,8 millions de tonnes de pétrole et de produits raffinés alors que les hydrocarbures représentent la manne essentielle des devises. Or, compte tenu de l’épuisement des puits de pétrole (matière première non renouvelable), du fait d’une production de loin supérieure aux besoins du marché mondial, l’effondrement des prix des hydrocarbures n’était pas de nature à aiguiser l’optimisme (aujourd’hui, les caisses de l’Etat sont pleines du fait des cours du pétrole plus favorables). D’où, à l’évidence, le changement de ton dans le discours politique officiel algérien d’alors. Discipline et austérité reviennent comme un leitmotiv, à grands renforts des médias coutumiers. De fait, il est loin le jour où Chadli Bendjedid pouvait affirmer : « Notre économie repose moins aujourd’hui sur les revenus des hydrocarbures. Nous poursuivons nos efforts en ce sens pour élargir davantage nos sources de financement. » Paroles vaines, on s’en doute. La société algérienne subit de plein fouet la trajectoire en dents de scie du prix du pétrole. Après une ascension l’amenant de 12 dollars à la fin de 1978 à 40 dollars en 1981. En mars 1986, il est retombé à son cours de décembre 1978 pour atteindre 6 dollars en période estivale.

Contre mauvaise fortune, le régime fit le diagnostic de ses propres turpitudes. Inaugurant ce mea culpa, Chadli Bendjedid évoqua le 8 mars 1986 une perte des revenus. M. Khellef, alors ministre des Finances, annonça, le 21 avril de la même année, dans un projet de loi de finances complémentaire, des mesures destinées à réduire les achats à l’extérieur et un programme d’austérité en matière de dépenses publiques. Procédant à des estimations pourtant provisoires, la presse algérienne fit état d’un manque à gagner de plus de 25 milliards de dinars et d’une dépense de 1 000 milliards anciens en produits alimentaires chaque année (aujourd’hui, la facture alimentaire se chiffre à 4,8 milliards de dollars). Par ailleurs, d’autres évaluations chiffrées abondaient dans le sens de la banqueroute de l’économie rentière. Ainsi, par exemple, le montant des exportations d’hydrocarbures estimé à 64,2 milliards de dinars en 1985 (soit 12,6 milliards de dollars) a chuté jusqu’à 12,8 milliards de dinars en 1986 (soit 2,56 milliards de dollars), c’est-à-dire de quoi régler la facture des importations des denrées alimentaires estimée à 2,14 milliards de dollars. A cela se conjugue la baisse inévitable du prix du gaz indexé sur celui du pétrole. Ainsi, pour un prix de 12 dollars le baril, les recettes baisseraient de 43 %. D’évidence, du fait du choix de la stratégie de développement, la fiscalité pétrolière occupait une place prépondérante (unique même) dans la structure du budget de l’Etat algérien. Mal en prit aux régimes qui se sont succédé depuis le coup d’Etat de 1965. De fait, rien que pour la même année de 1986, la loi de finances algérienne prévoyait initialement des recettes de 48 milliards de dinars sur un prix établi à 24 dollars. Une loi de finances complémentaire du 22 avril 1986 n’en prévoyait plus que 26 milliards de dinars, et encore le prix du baril fut évalué à 17,5 dollars.

Un autre indice est venu bousculer bien des certitudes : la dette extérieure et son service. En effet, une appréciation chiffrée de celle-ci permet de constater qu’elle est passée de 21,2 % du PNB en 1972 (l’époque du discours égalitaire et populiste) à 50,5 % du PNB en 1978 (le début de la fin de ce même discours). Cette dette a toutefois régressé pour atteindre 35,5 % du PNB en 1981, sous
l’effet de l’augmentation des prix du pétrole qui a connu pendant la période de 1978 à 1981 ses heures de gloire. De même, le service de la dette, par rapport au PNB, est passé de 2,7 % en 1972 à 9,6 % en 1981. A noter que jusqu’en 1970 les recettes d’exportation du pétrole occupaient 69,3 %. La dette extérieure atteignit plus de 25 milliards de dollars, alors que le service de la dette représenta plus du tiers des recettes totales d’exportation. Les importations, quant à elles, étaient plafonnées à 10,5 milliards de dollars, soit plus de 50 % des exportations. Ainsi, la dette et son service engloutissent la partie la plus importante des revenus pétroliers, à telle enseigne que les « pétrodollars » algériens couvrent parfois juste la facture alimentaire. Triste réalité économique. Chiffres implacables qui annonçaient, en partie, les déboires de l’Algérie. Il faut dire que, pour faire avaler la pilule, le pouvoir décréta dans ses documents et discours ­ce qu’il a appelé l’« après-pétrole » devenu ainsi la pierre angulaire de la stratégie économique algérienne. Revenant sur ses déclarations, le régime préféra cette formule : « L’après-pétrole, c’est le pétrole ! ». Calcul économique machiavélique - inconscient ? - ou suprême tour de prestidigitation du pouvoir ? Aujourd’hui, la dette épongée pour l’essentiel devrait constituer un atout pour la relance économique.

Certes, il est loin le temps où la presse pouvait dire : « Le débat actuel est l’occasion de sortir de la pratique du double langage et d’énoncer tout haut ce qui préoccupe les Algériens au quotidien. » (Algérie Actualité) ; celui-ci se fit tancer par Révolution africaine qui l’accusa d’être pour « les thèses de la bourgeoisie et de la réaction », « les égéries du multipartisme », « les ennemis de la révolution » Révolution et Travail pouvait encore écrire : « Les masses refusent le libéralisme et réaffirment l’option socialiste. » Pourquoi tout ce tapage médiatique ? Au début fut le fameux congrès du FLN destiné à désigner le candidat unique à la succession de Houari Boumediène, où les 640 représentants de l’Armée ont eu à arbitrer entre les différentes tendances qui se sont affrontées pour l’accession au pouvoir où l’une aurait symbolisé le « libéralisme » (Abdelaziz Bouteflika) et l’autre les « acquis du socialisme » (Mohamed Salah Yahiaoui). Depuis, à la suite de Chadli Bendjedid (primo inter pares), le régime n’a pas réussi à surmonter les contradictions qui le minaient depuis sa naissance. En matière économique, de « nouvelles orientations » sont venues étayer l’opacité jetée par le gouvernement du secret. Mais pour quels objectifs ? Et quelles sont ces orientations ? Au plan économique, elles furent, selon ses promoteurs, les suivantes : mieux rentabiliser l’appareil industriel, restructurer le dispositif industriel, réduire les disparités régionales, mieux satisfaire les besoins sociaux, réactiver l’agriculture. La rentabilité et la productivité devinrent les nouveaux dieux de la cité économique promise par le régime qui, pour être en accord avec cette idéologie, fit du tout privé son cheval de bataille et sa coqueluche.
En fait, cette restructuration du secteur public en unités plus petites présumées plus faciles à rentabiliser devait s’inscrire dans la rationalisation de l’appareil de production, à savoir les sociétés nationales et les grands domaines autogérés. Cette opération s’est tout naturellement accompagnée d’une remise en cause des alliances, tant à l’intérieur (intégration politique progressive dans les rangs du FLN des couches privilégiées) qu’à l’extérieur (achats d’armements américains, suite au voyage à Washington de Chadli Bendjedid). L’exemple type de cette « restructuration » a concerné la Sonatrach qui exerçait, grâce à quelque 100 000 agents, diverses activités : exploration, raffinage, commercialisation, transport. Elle a été divisée, dès 1980, en plusieurs unités « autonomes » pour assumer les différentes opérations dans le secteur des hydrocarbures. Résultat ? Dans la pratique, cette opération a été un coup d’épée dans l’eau, du fait notamment des corrections sérieuses apportées à la politique d’investissement : projets suspendus alors qu’ils étaient inscrits dans le plan quinquennal d’alors. Cette restructuration de l’appareil productif s’est révélée donc inopérante.

Désormais, après le démantèlement du secteur public (sociétés nationales, domaines autogérés et coopératives) - qui avait certainement besoin d’être revitalisé -, le pouvoir va adopter un discours résolument économiste et tailler une place de choix aux capitaux non étatiques en préconisant « la collaboration du capital étranger ». Ainsi s’institutionnalise un capitalisme désigné par l’euphémisme « économie libérale » qui sera remplacé plus tard par « économie de marché ». Ainsi, lors de la 3e Foire de la production nationale, Chadli Bendjedid pouvait s’extasier, en déclarant : « Une petite entreprise privée exposait des produits de qualité alors que ceux de l’entreprise nationale faisaient piètre figure. » En réalité, le régime de l’époque ne voulait pas encore comprendre que tout développement économique conséquent et cohérent devait s’accompagner d’un développement politique de nature à favoriser des institutions multiformes, débarrassées du carcan de l’unanimisme stérilisant, donc la fin du monopole de la vie politique et de la gérontocratie.

La NEP algérienne : un libéralisme débridé

Après le décès de Boumediène, l’intérim fut assuré de fait par le Conseil de la révolution. Officiellement, en conformité avec la Constitution de 1976, le Président de l’Assemblée nationale de l’époque, le défunt Rabah Bitat, fut formellement chef d’Etat pour une durée de 45 jours en vue de préparer l’élection du futur Président de la République au suffrage universel. Après l’élection présidentielle, en la personne de Chadli Bendjedid, ancien chef de région militaire et candidat unique, l’heure fut à l’autocritique et à la réflexion pour la consolidation de l’édifice constitutionnel et « la mise au net d’un bilan sans complaisance ». L’élection d’un secrétaire général du FLN et la mise en place d’un bureau politique, d’un comité central et de commissions permanentes, les amendements de certaines dispositions constitutionnelles (la réduction du mandat présidentiel, la nomination d’un Premier ministre et le règlement du cas d’empêchement du président de la République) n’ont pu camoufler la pratique politique suivie depuis. De même, le renouvellement des assemblées locales - communes et wilayas - ne pouvait faire illusion, ne fut-ce qu’au regard de la procédure et des critères utilisés pour la désignation des candidats.
Sur un autre plan, la presse acquise alors au pouvoir tenta d’accréditer l’idée selon laquelle l’appareil de production était à l’heure de l’inventaire, au plan de la gestion financière notamment. En fait, les pleins pouvoirs -valant dispositions constitutionnelles instituant les circonstances exceptionnelles- ont été octroyés au nouveau Président par une résolution organique du FLN en mai 1981. L’objectif déclaré d’une telle opération était de mettre sur pied une nouvelle politique économique au vu du constat de l’échec de la stratégie développementiste entamée depuis 1967. La triple dépendance technologique, alimentaire et culturelle plane comme une épée de Damoclès aiguisée dans le brasier des contradictions socio-économiques où pataugeait l’Algérie avec des retombées draconiennes pour les citoyens sous-représentés au niveau des institutions politiques (Assemblée nationale et assemblées locales) et des structures économiques sous contrôle permanent du pouvoir, alors que les paysans, les travailleurs, les employés et les instituteurs étaient présentés par les textes - Charte nationale et Constitution - comme les bénéficiaires et du « socialisme spécifique » et des « nouvelles orientations ». En effet, la Charte d’Alger (1964) intégrait cette dimension dans la mesure où elle peut être considérée comme la première approche qui proposait une stratégie de développement global à travers l’autogestion et le rejet des sociétés nationales génératrices de capitalisme d’Etat. Le régime issu du 19 juin 1965 opta, quant à lui, pour ce dernier modèle, assignant à l’Etat un rôle des plus exorbitants. L’industrialisation était considérée comme la clé de l’intégration et de l’indépendance économique, d’où le pré-plan (1967-1969) et les deux plans quadriennaux (1970-1973) et (1974-1977). Le « tissu industriel » devait être sous-tendu par un « modèle institutionnel » qui se résuma, en fait, en une négation de la participation populaire et en une extension démesurée des instances de l’Etat techno-bureaucratisé.

Au début de son mandat, Chadli Bendjedid se présenta d’ailleurs comme le continuateur de la politique de son prédécesseur. En réalité, il attendait la fin du conflit suscité par la succession présidentielle à son profit exclusif et à celui du clan qui l’a porté au pouvoir afin de faire valoir ses « nouvelles orientations » que l’on ne saurait qualifier, le recul du temps aidant, que de libéralisme débridé. Ces nouvelles orientations évacuèrent l’« option socialiste irréversible ». L’heure était au discours libéral. Au demeurant, sur le terrain purement économique, le secteur dit privé assurait, en 1977, 74 % de la production agricole, 78 % du commerce et des services (hors transports et communications), 32 % du bâtiment et des travaux publics. Depuis, son rôle dans les secteurs vitaux ne cessa de s’élargir sans que pour autant le secteur économique étatique fut réaménagé comme suggéré dans ces fameuses « orientations nouvelles », de sorte que le pays soit assuré à terme d’accéder à une certaine indépendance économique. A cet égard, au plan de la planification, le pouvoir en place fit état de réformes des structures, l’accent ayant été mis sur l’amélioration de la gestion de l’appareil de production. Telle fut la nouvelle économie politique algérienne dont M. Brahimi, alors Premier ministre, se trouva être le promoteur. Dans cette optique, le premier plan quinquennal (1980-1984) a entendu « corriger les erreurs et les déviations passées qui ont été rendues possibles par l’illusion d’une fausse aisance financière et par la non-maîtrise de l’appareil national de production, due pour une partie au recours excessif à l’assistance technique étrangère par le biais de bureaux d’études appartenant aux firmes multinationales ». N’empêche, le régime continua de se baser, tout comme son prédécesseur, sur les hydrocarbures, le principal secteur bénéficiaire des investissements avec l’industrie.

En effet, quoi qu’on ait pu dire ou écrire, le secteur de l’agriculture ­-y compris celui de l’hydraulique- demeurait un parent pauvre, nonobstant la structure socio-économique algérienne où les paysans occupaient encore une place importante - en termes sociologiques - et le dépeuplement progressif des campagnes, alors que le pays s’enlisait davantage chaque année dans la dépendance alimentaire.
Pourtant, la Charte nationale ne manqua pas de nous présenter l’agriculture comme « un facteur de progrès et de promotion sociale, culturelle et technologique ». De la même manière, le premier plan quinquennal devait inaugurer un « cours nouveau » de l’économie algérienne. En vain. Déception proche de la déboire lorsqu’on sait que le taux de couverture alimentaire passa de 90 % en 1965 à 55 % en 1973 et à 41 % en 1977, voire à 30 % actuellement. Théoriquement, un accroissement massif des investissements dans l’agriculture et l’hydraulique a été enregistré dans le plan quinquennal. En fait, les faibles réalisations bousculèrent les prévisions des planificateurs. Ainsi, la libéralisation de la commercialisation pour le secteur agricole d’Etat profita aux intermédiaires privés. Par ailleurs, la restructuration des exploitations agricoles, dans la mesure où elle se révélerait être la panacée aux mille vertus, n’a pratiquement pas fait intervenir les collectivités de travailleurs concernés par l’opération. En revanche, depuis la fin du deuxième plan quinquennal, les crédits mis à la disposition du secteur privé n’ont pas cessé d’augmenter : de 29,7 millions de dinars en 1977, ils sont passés à 101,7 millions de dinars en 1980. En outre, les disparités entre salaires agricoles et salaires non agricoles ont subsisté et les conditions de vie demeurent encore très difficiles.

La situation économique algérienne ne pouvait ainsi que soulever de vives inquiétudes, surtout lorsqu’on ne cessait de constater que la rente pétrolière demeurait la pierre d’angle de la survie du pays et ce, malgré la remise en question du plan Valhyd (suspension des projets d’usines de liquéfaction GL3Z à Arzew, GL2K à Skikda et GLIG aux Issers). L’inquiétude gagne en intensité lorsqu’on sait que l’Algérie reste plus tributaire que jamais des hydrocarbures aux fins d’assurer son alimentation et son équipement à l’égard du marché international. Autre point cardinal : le plan de restructuration qui donna, semble-t-il, la priorité aux secteurs de l’énergie et des industries pétrochimiques, de l’habitat et du commerce. Cette restructuration s’articula autour de la séparation des fonctions de production, de commercialisation, de réalisation et de service, la spécialisation et la simplification des missions, le transfert d’activités et celui des sièges des entreprises. Qu’en était-il en réalité ? Prenons le cas de l’habitat, point crucial s’il en faut, notamment au regard de l’« explosion démographique » (la population algérienne s’est accrue de 50 % en 12 ans). Les bidonvilles se font désormais indiscrets et les campagnes se sont progressivement dépeuplées de leur sève humaine qui est venue s’adjoindre aux citadins pour composer cette unité nouvelle que feu Mostafa Lacheraf a qualifié de « rurbains ». On sait malheureusement que la stratégie de développement algérienne n’a pas cru bon d’intégrer ce paramètre dans ses objectifs, ou peu. Ainsi, ce qu’il a été convenu d’appeler crise de logement étalait au grand jour l’incapacité de l’Etat à résorber ce problème (le million de logements promis se réalisera t-il ?). Cette situation s’accompagna d’une négligence délibérée du secteur locatif public ; situation à laquelle s’ajouta la braderie des biens de l’Etat. Comment s’étonner, dans ces conditions, des différenciations sociales qui s’aiguisaient au quotidien ? A cela s’ajoutaient l’inefficacité de la politique de l’Etat en la matière et la spéculation immobilière : vente de terrains et de logements. Voilà donc quelques éléments de la NEP algérienne concoctée par l’oligarchie au pouvoir appelée, tour à tour, « camarilla » et « mafia politico-financière ».

Après-pétrole et affairisme d’Etat

D’une manière générale, le bilan du pouvoir algérien fait ressortir les incohérences d’une stratégie et son coût social, la croissance des dépenses improductives, la non-maîtrise de l’appareil productif, la formation de féodalités économiques et politiques (techno-bureaucratie civile et militaire), les dangers de l’extraversion et le mépris des masses en prime. Ainsi, ni l’autogestion et le « gouvernement par le parti » ni les « industries industrialisantes » n’ont produit la matrice nécessaire au décollage économique. De même, le caractère d’exploitation qui découle de la confusion entre formes juridiques de propriété et rapports de production n’a pas été supprimé. Par ailleurs, la Constitution de 1976 a mis en place un régime présidentialiste hermétique à l’opposition, le Président de la République ayant droit de vie et de mort sur l’ensemble des institutions ; celle de 1989 cherche à tempérer cette situation ayant continué de prévaloir jusqu’à cette date par la répudiation du parti unique et du « socialisme spécifique » pour épouser l’économie de marché, l’adoption du principe de la séparation des pouvoirs (appelées fonctions auparavant) et le renvoi de la direction de l’armée hors de la sphère du politique. Toutefois, pour peu qu’elles soient appliquées, ces innovations ne doivent pas masquer les carences préjudiciables au devenir de la démocratie en Algérie. En effet, le chef d’Etat conserve, au-delà de l’écran politique du pluripartisme annoncé, la haute main sur les institutions : il pourvoit aux postes élevés de l’Etat ­ civils et militaires, il nomme et destitue le Chef du gouvernement qui est responsable devant le Parlement, il peut procéder à la dissolution du Parlement avec lequel il a l’initiative des lois. Le Président de la République demeure donc le centre « dictatorial » du pouvoir, ne fut-ce que du fait de son irresponsabilité politique ; ainsi, échappe-t-il à tout contrôle populaire. En ce sens, depuis l’indépendance, les différentes Constitutions algériennes sont constantes. Nous sommes donc toujours dans le cadre d’un régime présidentialiste, le modèle de développement élaboré depuis ayant sécrété un capitalisme d’Etat bureaucratisé et situé à la périphérie de l’économie mondiale de marché.

Ainsi, dès son accession au pouvoir, l’équipe de Chadli Bendjedid fit état de « grandes réalisations, d’un côté, de déséquilibres profonds et sérieux, d’un autre ». Aussi désigne-t-il à la vindicte publique les exploitations agricoles (autogérées et coopératives) pour corroborer son analyse militant en faveur d’une politique économique dont le secteur privé doit devenir la pierre d’angle au détriment du secteur public, qui a servi de tremplin aux différentes fractions de la bourgeoisie algérienne pour asseoir leur hégémonie, et à l’ombre duquel des fortunes colossales se sont constituées. L’« après-pétrole » étant devenu le leitmotiv de la stratégie politique du pays, avec pour toile de fond la réorientation de la doctrine économique. Les grands axes en sont : la transformation des grandes entreprises (type Sonatrach), l’appel au secteur privé et au capital étranger et la relance de l’agriculture par la remise des terres nationalisées à leurs propriétaires. Cette nouvelle vision de l’économie conduit à une remise en cause au niveau des alliances. L’affairisme d’Etat favorable aux couches bourgeoises sert de soubassement à cette réorientation. Contre mauvaise fortune, le régime fit le diagnostic de ses propres maux. Inaugurant ce mea culpa, le chef de l’Etat eut à évoquer une perte de revenus. Il annonça des mesures destinées à réduire les achats à l’extérieur et un programme d’austérité en matière de dépenses publiques. Par ailleurs, la faible rentabilité du parc industriel - devenu un secret de Polichinelle car tournant à environ 30 % de ses capacités - s’accompagna d’une baisse sensible de la production agricole nationale, ne couvrant plus que 40 % des besoins alimentaires, dont 60 % sont assurés par le secteur privé au niveau des cultures céréalières, maraîchères et l’essentiel des viandes rouges. Ce secteur s’est élargi, de plus en plus depuis, à l’agriculture, la pêche, la transformation, la construction, le commerce et les prestations de service. Contrairement à la Tunisie et au Maroc, l’Algérie a peu d’arboriculture fruitière, et l’élevage reste une activité traditionnelle et cantonnée aux nomades ou semi-nomades des Hauts-Plateaux et du Sud. De la même manière, un domaine aussi vital que celui de l’habitat est abandonné au pouvoir de l’argent alors que, du fait du dépeuplement des campagnes, le taux de croissance annuel de la population urbaine oscille autour de 6 % contre 4,5 % au Maroc et 4 % en Tunisie.

Pour étoffer cette politique dite « pragmatique » entamée avant les « événements » d’Octobre 88, le Pouvoir en place s’est doté d’un arsenal juridique en vue d’asseoir, d’une manière durable, une économie de marché qui constitue l’infrastructure de ses réformes.
La principale de ces lois concerne la monnaie et le crédit qui introduit la possibilité pour les entreprises de transformer leurs obligations provenant de dettes ou de créances en actions. En outre, la convertibilité du dinar comme préalable à la relance économique devait « rendre à la monnaie nationale sa valeur réelle », sachant que la sphère informelle détiendrait « près de 70 milliards de dinars échappant totalement au circuit bancaire » et que la dette extérieure s’élève à 26 milliards de dollars et la dette intérieure à 270 milliards de dinars. Par ailleurs, la situation des entreprises nationales est désastreuse ; à titre illustratif, « Air Algérie » a eu à enregistrer un déficit de 800 à 900 milliards de centimes. S’agissant de la dette extérieure (43 % du PNB), elle est financée par les exportations des hydrocarbures (96 %), absorbant 40 % des investissements. D’après la Banque d’Algérie, le service de la dette pour 1990 a été de 7 milliards de dollars entre principal et intérêts, soit 60 % des recettes d’exportation. Pour refinancer celle-ci, l’Algérie avait demandé, depuis 1989, au Crédit Lyonnais d’être le chef de file d’un consortium bancaire international chargé de lever un emprunt de 2 milliards de dollars pour « pallier le remboursement du service de la dette sans sacrifier la croissance économique ». Privilégiant la politique monétaire (au même titre que l’Argentine), l’objectif fondamental des réformes devait concerner « la réduction de la masse monétaire dont les instruments principaux sont le flottement du dinar, l’inflation et le drainage de l’épargne par une réorganisation du dispositif bancaire ». La traduction de cette politique économique pousse le Pouvoir à mettre en place un marché financier et une bourse, à la refonte du code de commerce relativement à l’émission des valeurs mobilières, à libérer plus de 90 % des prix et à pousser les dirigeants des banques et des entreprises à jouer le rôle de propriétaires en économie de marché.

A cet égard, estimant qu’elle est la seule alternative qui puisse sortir le pays de la crise, M. Hamrouche, ex-Premier ministre, affirma alors qu’« il aurait été plus aisé pour le gouvernement de différer cette difficile transition vers l’économie de marché à des fins électoralistes, mais nous avons opté pour cette difficile voie ». Dans le même ordre d’idées, M. Hidouci, ex-ministre de l’Economie, a pu dire : « Nous avons obtenu du FMI et de la Banque mondiale qu’ils déclarent notre programme juste du point de vue de l’orthodoxie économique Ce qui est attendu de nous, en réalité, c’est de privatiser. » Or, la dénationalisation du secteur public n’assure-t-elle pas un ticket pour une « solution à la polonaise » : 1 million de chômeurs et 1 000 % d’inflation en 5 semaines (1,4 million pour l’ex-Yougoslavie et 2 à 3 millions pour l’ex-RDA) ? Certes, l’Etat a admis alors avoir dégagé une enveloppe de 27,5 milliards au profit du soutien des prix des produits à large consommation. Toutefois, cette mesure fut dérisoire à en croire les propos des citoyens auxquels la presse algérienne a pu donner la parole (notamment Algérie Actualité). D’abord, au sujet de la drogue : « L’Algérie est devenue un immense trafic Si j’étais un mec de la Sûreté, ce soir on arrêterait Tout-Alger pour trafic (rires). Tout le monde trafique, le gouvernement en premier, et nous les guellaline (les pauvres), on va rester à les regarder ? » Ensuite, à propos du logement : « Il est difficile de demander à un travailleur qui réalise des logements et qui habite dans un bidonville d’avoir le coeur dans le travail s’il voit le produit de son travail détourné. » Enfin, un candidat-citoyen aux législatives : « L’Algérien est capable d’être autre chose qu’un hittiste, un drogué, un intégriste, un chômeur () J’en ai marre de voir les mêmes têtes à la une des journaux. ». Ainsi, il est loisible de constater au grand jour des différenciations sociales jusqu’ici inégalées, y compris chez les couches moyennes. De fait, il semblerait que les cadres moyens et supérieurs, dans les entreprises et les administrations, souffrent tout comme les catégories sociales à bas revenus. Ainsi, si ces cadres ne contestent pas les « vertus thérapeutiques des réformes » et marquent leur préférence pour l’économie de marché jugée plutôt efficace, ils redoutent néanmoins l’inflation et la dévaluation du dinar, l’aggravation du chômage et la gestion des relations de travail devenues difficiles.

Sans doute, comme le remarque M. Benissad, économiste : « Ce n’est pas parce qu’on a augmenté les taux d’intérêt, déprécié le taux de change, ou libéré les prix que l’on va résoudre les problèmes vrais que vit l’économie algérienne. » C’est le cas de l’Argentine et du Brésil, deux géants aux pieds d’argile et minés, notamment, par leur dette extérieure très importante.
La principale centrale syndicale algérienne (Union générale des travailleurs algériens, UGTA) a pu avoir alors cette réaction :
« Les travailleurs ne peuvent plus supporter seuls le coût social des réformes économiques entreprises par le gouvernement », étant observé que les prix ne cessent de connaître des hausses non négligeables avec la bénédiction de la loi. Parmi les mesures préconisées alors par le gouvernement de Hamrouche ­p ; dont l’objectif patent fut sans doute de tempérer ce darwinisme socio-économique - : l’extension du régime de la Sécurité sociale à certaines couches (notamment les chômeurs), la mise en place d’une caisse d’allocation-chômage, le développement de la solidarité nationale pour la construction du logement social dit collectif, la libération totale du commerce extérieur et des prix à la consommation qui échappe totalement à l’Etat (avec à la clé la flambée des prix).
Face à la montée des périls, l’état d’urgence mit fin à la « récréation démocratique ». La détermination affichée de ne pas demander le rééchelonnement ne résista pas à l’épreuve du temps, les mesures préconisées par le FMI, en ce cas, étant draconiennes en matière tant des licenciements de masse que de la privatisation du parc industriel public. Face à ce syndrome tout à la fois libanais - déliquescence de l’Etat - et polonais - crise économique aiguë -, le pouvoir n’hésita pas à évoquer le risque d’une « solution à la chilienne » à la Mecque des révolutionnaires, alors même que l’austérité battait son plein et que le rééchelonnement devenait, par la force des choses une nécessité.

De l’austérité au rééchelonnement

Face à l’austérité frappant de plein fouet la société algérienne, depuis de nombreuses années déjà, bien des analyses émanant d’hommes politiques et d’universitaires connus sont venues plaider la cause de l’économie devenue l’objet de sollicitudes renouvelées. Ainsi, Le Gaz algérien. Stratégies et enjeux (1) de M. Belaïd Abdesselam est présenté comme « le livre le plus tonique de la décennie qui, sous des allures de règlement de comptes, offre une décapante analyse de la grandeur et mesquinerie du pouvoir » (2). La question se pose de savoir si le « père de l’industrialisation algérienne » n’a pas tout simplement entendu procéder à un plaidoyer pro-domo afin de tenter de réhabiliter un tant soit peu la stratégie de développement centrée sur les industries industrialisantes financées par les recettes provenant des hydrocarbures. A cet égard, sachant que l’économie algérienne repose sur une seule source d’accumulation et, partant, du principe que l’échange inégal existe toujours, Abdelmadjid Bouzidi (universitaire et conseiller économique du Président Zeroual) pense que celle-ci a besoin d’un ajustement de ses structures en prenant, néanmoins, soin de noter : « Il ne peut y avoir en Algérie - ni d’ailleurs dans d’autres pays en développement - de solution libérale à la crise »(3) ; crise se caractérisant par les problèmes encourus par l’appareil de production dès lors que les entreprises publiques rencontrent des difficultés dans le remboursement du Trésor qui s’endette lui-même auprès de la Banque centrale d’Algérie. Aussi, toute la question fut de savoir s’il faut maintenir les fondements de la politique économique dite de rente -qui a eu de plus en plus recours à l’endettement pour doter le pays d’une structure économique forte, par l’investissement, selon ses promoteurs. Pour ses détracteurs, cette politique a tout simplement conduit à la répartition de la rente provenant de la vente des hydrocarbures : répartition inégale d’évidence selon que l’on soit au sommet ou à la base, en vue d’acheter la paix sociale. M. Bouzidi constate que « jusqu’à la deuxième moitié de la décennie 1980, il n’y a pas eu de gestion de la dette », préconisant l’idée selon laquelle les choix économiques en Algérie étaient judicieux (ceux des années 1970). Or, l’endettement a été gonflé du fait de manipulations concernant la valeur du dollar et les termes de l’échange. Il pense que « la dette n’a pas été fondamentalement mal utilisée » (4).

Le règlement de la dette passe donc par la gestion de celle-ci. Pour cela, il faut une stratégie de mobilisation de l’épargne nationale non résidente, quitte à faire des concessions politiques « car l’investissement privé ne vient pas uniquement par intérêt économique », d’où l’idée d’avoir une stratégie politique claire pour éviter de faire basculer l’Algérie dans une logique économique libérale, surtout que « les statistiques sont mauvaises, à propos du chômage par exemple. Les indicateurs économiques utilisés sont des indicateurs de lutte d’appareils ». En conséquence, M. Bouzidi déclare être pour une renégociation de la dette plutôt que pour le rééchelonnement dans la mesure où il s’agit d’abord d’analyser cette dette à partir des hydrocarbures. Dans le même ordre d’idées, l’ex-ministre des Mines, Sadek Boussena explique à cet effet que « la solution est universelle. Elle consiste à rentabiliser l’économie nationale et à la rendre crédible car, face à la dette, il faut considérer tous les aspects : nos capacités de remboursement mais aussi d’endettement nouveau et encore de remboursement ». Il ne faut donc pas s’appuyer uniquement sur les hydrocarbures car c’est là une solution de facilité. Alors, fallait-il rééchelonner ? M. Boussena croit qu’« il est possible pour nous d’éviter de recourir au rééchelonnement. La seule voie est la voie la plus compliquée. Elle suppose un effort d’imagination et d’organisation de notre économie », d’où l’idée de réformes à entamer induisant une rigueur « accompagnée de justice sociale » avec un remboursement rubis sur l’ongle possible (5). Pour les perspectives, il souligne qu’« avec la loi sur le crédit et la monnaie, il y a un encadrement et un suivi meilleurs à partir de la Banque centrale pour éviter de s’endetter là où il ne faut pas ». En définitive, pour lui : « L’Histoire a montré que tous les pays qui ont eu recours au rééchelonnement se sont retrouvés avec un volume de la dette plus grand et avec comme seul résultat d’avoir été obligés de prendre des mesures impopulaires et de perturber l’économie. ».

A s’en référer à un autre économiste algérien, Sid Ali Boukrami, il y a lieu d’abord de constater que plus de 70 % de nos recettes d’exportation sont destinées au remboursement de la dette, sachant que celle-ci est due au marché financier international où les prêts se font en yen, deutschmark ou en franc français, de manière à tempérer les risques de change sur l’emprunteur. Alors renégocier ou rééchelonner ? « Il faut renégocier la dette, revoir les conditions avec nos partenaires en donnant des garanties qui peuvent être un programme de développement très solide C’est un discours idéaliste que de dire : on rejette la division internationale du travail » « () L’essentiel, c’est qu’on améliore les conditions de performance de l’économie nationale vis-à-vis de la concurrence internationale » « () Je préfère un programme d’ajustement avec le FMI que de prendre des crédits à court terme, à n’importe quelle condition »(6).

Pour M. Hadj Nacer, alors gouverneur de la Banque d’Algérie, il y a lieu de relever que les emprunts extérieurs ont servi à financer des programmes d’investissement publics massifs, la perte des investissements orientés vers la production de biens intermédiaires et de biens de consommation a été relativement faible, l’appareil de production exige un volume d’importation élevé pour son approvisionnement en matières premières, biens intermédiaires et, pour sa maintenance, une importation incompressible de biens de consommation principalement alimentaires. Aussi, face à le dette qui s’élevait à 25,3 milliards de dollars à la fin de 1989, les autorités monétaires algériennes ont développé « un programme de gestion active de la dette ». Ainsi, analysant les perspectives d’évolution du service de la dette extérieure, trois scénarios étaient, semble-t-il, possibles : « Evolution normale, sans refinancement ni rééchelonnement ; rééchelonnement ; refinancement et-zéro-coupon" (remboursement du principal des emprunts) » (7).

En tout état de cause, si le problème de l’endettement constitue effectivement un casse-tête, force est de constater que la proposition de l’« après-pétrole » fut développée en pure perte. Ainsi, l’idée de « vendre le quart du gisement de Hassi Messaoud » renvoie à celle de la baisse de la production pétrolière comme cause principale des problèmes du pays. Du reste, ce sont les paiements du service de la dette qui se sont révélés être des difficultés puisqu’ils ne représentaient que 10 à 35 % environ des exportations en 1970, alors qu’ils oscillent actuellement entre 70 à 80 %. Et dire qu’en toute vraisemblance l’Algérie ne sera plus exportatrice de pétrole vers 2020 ! Faut-il, dans ces conditions, pour résorber ce « casse-tête faire appel à la technologie en vue de développer la production avec les fluctuations du marché que l’on connaît ou, a contrario, chercher à conserver les gisements de pétrole ? » A cet égard, pour M. Ghozali, alors Premier ministre - : « Il vaut mieux exploiter à outrance les capacités pétrolières du pays pour garantir un développement harmonieux aux générations futures que de laisser ces réserves à cette même génération qui sera en butte à un affreux sous-dévéloppement. »(8) Par ailleurs, si l’Algérie a abouti à la nationalisation du pétrole à 100 % (51 % en 1971), il a déclaré : « Hassi Messaoud, l’un des plus grands gisements du monde, je suis prêt à en vendre -et je le ferai- le quart. Cela doit me permettre de sortir du cercle infernal de l’endettement. » (9). On comprend dès lors pourquoi le problème du rééchelonnement a constitué un point d’achoppement entre le Pouvoir et l’opposition. A l’origine, la diffusion d’une copie d’une lettre datée du 31 août 1990 adressée par Ghazi Hidouci, alors ministre de l’Economie, à la Banque mondiale où il a été souligné que « le gouvernement algérien est disposé à étudier avec vos services l’accélération des réformes économiques et des ajustements structurels qu’elles exigent » (10). Il s’agit là d’une demande d’accord sur la politique économique de l’Algérie avec les institutions financières internationales. On peut même dire qu’il y a là une définition claire du rééchelonnement qui implique notamment l’arrêt des subventions à l’appareil de production, d’où la compression importante du personnel opérée dans le secteur public économique et la fermeture d’un certain nombre d’entreprises et la libéralisation du commerce ­p ; en tout cas des prix - mettant hors de portée du consommateur maints produits essentiels au quotidien et préfigurant des coupes sans doute allant crescendo dans le budget de l’Etat, qui n’a pourtant pas cessé de discourir sur la justice sociale.

Selon M. Hidouci : « Ces institutions soutiennent les politiques de réformes, et nous n’avons fait que demander nos droits au financement à long terme. Par lettre, nous avons demandé aux institutions multilatérales de soutenir et d’approuver notre programme. Nous n’en avons négocié aucun. » (11) A cet égard, à en croire l’ex-gouverneur de la Banque d’Algérie, Hadj Nacer : « L’Algérie ne rééchelonnera pas. Techniquement, le rééchelonnement n’est pas justifié pour l’Algérie parce que la dette algérienne n’est pas rééchelonnable Lorsqu’on est en rééchelonnement, les banques, le marché de capitaux vous classent définitivement comme un pays qui n’a pas su faire face à ses obligations, donc un pays à hauts risques, insolvable. Et si on est étiqueté insolvable, on en a pour 30, voire 50 ans Les pays qui ont commencé à rééchelonner dans les années 1970 en sont encore à rééchelonner. »(12) Davantage encore. Suite à l’arrêt du processus électoral, la cause principale repérée comme le point d’ancrage de tous les maux du pays fut la situation économique qui, dans sa dégradation chronique, entraîna des problèmes sociaux sans équivalent dans l’histoire algérienne, depuis l’indépendance. Parmi les points ayant focalisé l’attention des directions politiques - les décideurs - figure le problème de le dette. A cet effet, la question se posa de savoir s’il fallait rééchelonner ou non celle-ci. Le Pouvoir fut partagé quant à l’attitude à adopter à ce sujet pour faire reculer le spectre d’un non-dit : la perte du contrôle des leviers de commande de l’Etat, nonobstant les échecs antérieurs en matière de politique économique. Ainsi, succédant à M. Ghozali ­p ; dont le gouvernement n’a pas tranché la question -, M. Abdesselam fit, lui aussi, de la question de la dette la pierre d’angle de sa politique. Il préconisa l’application graduelle de l’ajustement structurel ; autrement dit, en dernière instance, l’application du credo du FMI de façon non brutale : dévaluation du dinar, politique budgétaire restrictive, liquidation d’entreprises publiques. Conséquence prévisible et redoutée : la dégradation du pouvoir d’achat des plus démunis et licenciement en série. Ainsi, on retomberait dans le schéma que l’on cherchait à éviter et qui aurait fait seul le lit de la violence islamiste grâce au recrutement opéré dans le vivier des « lumpen ». Alors, question cruelle : pourquoi cet absurde masochisme : aller quémander sa pitance au FMI qui impose l’« ajustement » et débouchant sur une situation que l’on jurait vouloir éviter ? La démarche dite « nationaliste » du gouvernement Abdesselam fut fondée sur une « austérité consciemment acceptée ». Ici, une triple observation s’impose : d’abord, l’austérité existe depuis bien longtemps (l’indigence des « rurbains » s’offre à l’analyse à l’il nu).

Ensuite, l’adverbe « consciemment » préjuge de la capacité plusieurs fois décennale de la « qanâ’a » algérienne et nombre de fois dévoyée. Enfin, « acceptée », nous dit-on. A t-on donc effectivement donné aux citoyens l’occasion de consentir depuis l’indépendance à quoi que ce soit ? En conséquence, abstraction faite de la crainte des organisations patronales quant à la résurgence du « dirigisme » (comme si les Etats constituant des modèles impérissables de certains esprits « éclairés » algériens ne dirigeaient pas, comme si les multinationales se gênaient d’occuper la moindre parcelle libérée par les pays vivant des difficultés économiques), force est de constater que Abdesselam préconisa, en réalité, la « maîtrise permanente de l’Etat » sur la conduite de la transition vers l’économie de marché. Le point de vue de l’ex-ministre délégué aux PME-PMI, Rédha Hamiani, permet de montrer que nous sommes en présence d’une comédie sans nom. Ainsi, il se demande « si nous pouvons nous défendre, dans quelque secteur que ce soit, de la production nationale face à la concurrence ». Et comment ! Avec quels moyens, en effet, l’appareil de production qui tourne dans le meilleur des cas à 50 % de ses capacités peut-il espérer survivre à l’assaut des multinationales issues de l’ère de l’économie informatisée ? Qui trouvera son compte dans cette mascarade concoctée, une fois de plus, par une élite technocratisée, si ce ne sont les bénéficiaires des subsides du FMI et ceux détenteurs par quantité exponentielle du dinar, travesti pour l’occasion en monnaie de singe ? A cet égard, M. Hamiani le dit sans ambages : « Nous ne sommes pas en mesure de faire de la morale. Si nous étions dans une situation florissante, il serait possible de faire le distinguo entre argent propre et argent sale et éviter que celui-ci ne soit investi chez nous. Cette liberté peut profiter à l’argent d’origine mafieuse qui risque de venir en Algérie. » C’est manifestement clair et sans commentaire. Il reconnaît d’ailleurs que « des masses monétaires énormes en dinars circulent sur le marché informel qui alimente, dans l’opacité, le petit commerce et les spéculateurs »(13). Peut-être est-ce là un secret de Polichinelle !

Dans ces conditions, une partie de la solution au redémarrage sérieux de l’économie ne consisterait-elle pas d’abord à tenter de mobiliser l’épargne interne et la drainer vers des activités utiles à la collectivité nationale ? Certes, cette tentative n’est pas une sinécure à côté de la négociation avec les experts du FMI rompus à l’effet d’amener les économies dépendantes à la périphérie des économies informatisées. Il est vrai aussi que l’Algérie s’est trop gargarisée d’illusions. En tous cas, pour le défunt Aboubakr Belkaïd ­qui fut ministre de la Culture et de la Communication - : « Nous demeurons convaincus que c’est par la démocratie que nous pourrons redynamiser la société et lui permettre d’accéder le plus rapidement possible à une modernité universelle. » Hélas, que de vocables, une fois de plus, livrés en pâture à la conscience algérienne meurtrie d’autant qu’aucune référence n’est indiquée pour accéder à cette démocratie et cette modernité universelle. Au surplus, si les problèmes d’ordre économique - et singulièrement celui de la dette - ont été éclipsés par les difficultés inhérentes à l’instabilité politique due à la violence terroriste sans précédent vécue par l’Algérie depuis 1991, ils reviennent à l’ordre du jour. Ainsi, dans une allocution prononcée à l’ouverture d’une journée d’étude sur les perspectives de l’économie nationale, l’ex-Premier ministre ­p ; Mokdad Sifi - indiqua : « Le recours au rééchelonnement de la dette de notre pays est intervenu dans une phase où l’Algérie ne se trouve plus en mesure de faire face aux échéances de remboursement de sa dette extérieure, d’une part, et de satisfaire, d’autre part, aux besoins essentiels de sa population et de son économie () Pour l’année 1994, l’Algérie ne peut raisonnablement espérer comme recettes d’exportation d’hydrocarbures que 8,1 milliards de dollars et qu’elle doit faire face à une dette à rembourser durant la même période de 9,5 milliards de dollars »(17), au moment où il n’est plus question que de relance de l’économie. Le gouvernement Ouyahia ne pouvait espérer alors faire mieux.

Dès lors, le credo économique se cristallisa autour du rééchelonnement de la dette, avec pour effet l’application pure et simple des mesures préconisées par le FMI : privatisation des entreprises du secteur public avec son cortège insoutenable de licenciements collectifs et leurs inévitables drames personnels et familiaux, libéralisation du commerce - intérieur et extérieur - avec pour corollaire la libéralisation des prix qui aboutit à leur flambée Le tout avec pour toile de fond l’insécurité alimentée par une violence quotidienne et l’instabilité dans le fonctionnement de toutes les institutions de l’Etat. Les gouvernements Benbitour et Benflis - désignés tous deux par le Président Bouteflika -, qui n’ont pas manqué de passer leur oral devant le Parlement conquis par avance à ses thèses, par calculs politiciens, n’ont pu conjurer le sort en mettant en place une politique économique digne de ce nom, lui qui compte en son sein des économistes de renom. En tout état de cause, il n’est pas superfétatoire de rappeler que de 1986 à 1996 « le produit par tête d’habitant (indicateur de bien-être parmi d’autres) diminue de 46 %, passant de 2 850 à 1 520 dollars (), la ligne de pauvreté se relève, lors de cette période, enveloppant un pourcentage plus élevé d’Algériens ; ce dernier s’élève de 12,2 à 22,6 % en 1988-95 »(18). Le taux de chômage est, quant à lui, de 29 % compte tenu notamment de la suppression de milliers d’emplois due aux compressions de personnel et aux liquidations d’entreprises dans le secteur public. Face à ces difficultés d’ordre socio-économique ayant durablement affecté les citoyens, l’Algérie continue de s’appuyer essentiellement sur les hydrocarbures dont la capacité de production de pétrole, dès le début de l’année 1999, a été portée à 1 million de barils/jour, les gigantesques réserves de gaz naturel étant estimées, quant à elles, à plus de 3 200 milliards de mètres cubes. Il semblerait, par ailleurs, que les rééchelonnements de 1994 et 1995 ont permis une embellie concernant les réserves de change puisque ceux-ci « se situaient encore à plus de 6,5 milliards de dollars à la fin de l’année 1998 » (19). Aujourd’hui, cette « embellie financière » se situerait autour de 150 milliards de dollars. De même, ayant retenu l’option de l’économie de marché, l’Etat a procédé au recensement et à la cession de « son » patrimoine économique. Ainsi, « parmi les entreprises concernées, 13 ont une vocation touristique (dont 61 hôtels), 3 produisent des matériaux de construction (parmi elles 86 briqueteries), 12 travaillent dans le secteur de l’agroalimentaire et 5 dans le transport de voyageurs. S’y ajoutent certaines unités relevant des holdings Electricité, Electronique et Télécoms, ainsi que plusieurs sociétés de services. Une liste qui concerne au total près de 100 000 salariés » (20).

De la même manière, l’Etat a également procédé à la cession d’entreprises locales ; ainsi, « plusieurs centaines d’EPL (Entreprises publiques locales) ont changé de propriétaire, le gouvernement favorisant notamment la reprise des activités par les salariés. Cependant, sur 1 323 sociétés locales, 920 ont été dissoutes » (21). En ce sens, Ahmed Tibaoui, alors secrétaire d’Etat délégué aux Participations d’Etat, a pu indiquer : « Pour assainir le secteur public, nous avons fermé plus d’un millier d’entreprises. Et près de 160 000 emplois ont été supprimés entre 1996 et 1997. Au total, les effectifs du secteur public ont été réduits de 25 % », prenant soin de préciser que « nous avons déjà procédé à une réduction de la masse salariale, mais il y aura encore des compressions » (22). A cet égard, Hamid Temmar, alors ministre de la Participation et de la Coordination des réformes, mentionne les statistiques suivantes : 770 000 travailleurs dans le secteur public, « tous secteurs d’activité confondus » et 2,7 millions « et peut-être un peu plus », dans le secteur privé. Relativement à la privatisation, il indique : « Tout est privatisable et chaque fois que l’objectif est réalisable, nous ouvrirons le capital des EPE. N’en seront exclus que les secteurs qui relèvent de la souveraineté de l’Etat » (23), précisant, quant à lui, qu’il faut retenir l’horizon de 3 à 5 ans pour ce faire, les banques constituant la priorité des priorités en matière de privatisation.

En tout état de cause, en l’absence d’une politique économique crédible, la question se pose de savoir si l’option mise sur les hydrocarbures, les rééchelonnements et l’opération de privatisation constituent un atout certain en vue d’aboutir à une situation assainie de l’économie algérienne. N’y a-t-il pas un risque d’aboutir à des résultats mitigés ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité que d’autres pays ayant tenté l’aventure du « tout privatisable » ont seulement permis à des « professionnels de l’économie de l’ombre » de prospérer et de mettre leurs pays en coupe réglée. Ainsi, dans le cas de la Russie, « ils sont 7 prédateurs à s’être partagé la Russie. 7 barons dont on murmure qu’ils font et défont les lois, nomment les ministres, quand ce n’est pas le Président lui-même. Il y a 2 ans, ils ont contribué à la réélection de Boris Eltsine », ces nouveaux magnats russes qui contrôlent plus de 250 sociétés et ont construit en un temps record des fortunes colossales, à la limite de la légalité. Pétrole, médias, télécoms, métaux, mines, automobile, en 5 ans, les secteurs les plus juteux ont été soigneusement quadrillés, le gâteau méthodiquement partagé avec la complicité de vieilles amitiés, quand ce n’est pas d’intérêts mafieux (24). L’Algérie connaît-elle déjà cette situation ?


* Avocat-auteur Algérien

Notes
1-Belaïd Abdesselam : Le Gaz algérien.
Stratégies et enjeux. Ed. Bouchène,
Alger, 1989.
2- Algérie Actualité du 28/12/89.
3- El Moudjahid du 12/3/90.
4- Algérie Actualité du 7/6/90.
5- Id.
6- Ibid.
7- Algérie Actualité du 18/10/90.
8- Jeune Afrique du 4/9/91.
9- Horizons du 19-20/7/91.
10- Algérie Actualité du 1er/11/90.
11- Id.
12- Algérie Actualité du 18/10/90.
13- Algérie Actualité du 5/10/93.
14- El Watan du 20/6/92.
15- Le Monde du 1/11/91.
16- El Moudjahid du 10/10/90.
17- El Moudjahid du 28/4/94.
18- El Watan du 26/1/99
19- Jeune Afrique du 26.1 au 1er/2/99
20- Idem.
21- Ib.
22- Ib.
23- El Watan des 5 et 6/5/2000.
24- Le Nouvel économiste du 27/2/98.


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3 commentaire(s) publié(s)
Commentaire n°17564 :
l’aprés pétrole ? Gros probleme , il faut se préparer déja avec une trés bonne éducation afi d’affronter le big bomb ;
daudet :
salem l’algérie posséde un gros potentiel d’émigrés a l’étranger qui voudrais investir en algérie et ça serait de l’oxygéne pour le pays par contre dés qu’ils se frottes a l’admnistration algérienne et ses interdit ils ne peuvent pas faire grand choses au état-unis pendand la crise de 1929 les dirigeant américain pousser le peuple a ramener du matériel et autre l’état payé le transport et il n’était pas question de parlé de taxe douaniere en 2008 en algérie en enléve le droit de ramener un véhicule de l’étranger neuf ou rien mais cela profite a qui dans peu il sera interdit de ramener du neuf et au souk le marcher de l’ocassion les prix flambe les voitures venus d’asie ne valent pas grand choses tant qu’il y aura du pétrole en algérie la classe prolétaire n’aura pas sa place dans ce (...)
rayan :
Le probléme c’est que nos dirigeants n’ont pas investit dans la recherche ou dans la formation aux métiers manuels(lycée professionelle par éxemple).On préfère une mosquée !!!!!!!!!Tout le monde a compris.

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