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Un légaliste contre l’ordre colonial

samedi 24 décembre 2005, écrit par : Nedj

Il y a 20 ans, le 24 décembre 1985, disparaissait Ferhat Abbas, dirigeant parmi les plus prestigieux du mouvement national, de la guerre de Libération nationale et de l’Algérie indépendante.

A une époque où la question de la mémoire se repose avec une rare acuité - amenant parfois des nations à revisiter leur passé pour en glorifier les périodes les plus problématiques et les plus sombres- , à une époque où la mémoire et son exercice deviennent un enjeu politique majeur, notre devoir consiste à entretenir la nôtre pour honorer notre passé, y trouver de légitimes raisons de fierté et appréhender avec sérénité l’avenir de notre pays. Ferhat Abbas appartient à ce passé glorieux que nos enfants et les générations à venir se doivent de connaître et d’honorer. Né le 24 août 1899 à Taher (Jijel), il a traversé le XXe siècle comme on traverse une grande épreuve de laquelle on sort indemne et plus fort. Et de ce siècle tragique qui finissait en même temps que s’achevait sa longue vie, il disait justement et avec amertume qu’« il a été le siècle du sang et des larmes et que c’est nous, indigènes, qui avions saigné et pleuré ».

Affranchissement politique

Humaniste dans la longue tradition de ceux qui ont mis l’homme et sa condition au cœur de leurs préoccupations et de leur quête, Ferhat Abbas s’est engagé physiquement, moralement et politiquement dans toutes les batailles menées au nom des causes justes et particulièrement dans celle que son peuple a livrée pour s’affranchir du joug colonial. Aux pires moments de la colonisation et à une époque où l’ordre colonial sévissait d’une manière ignominieuse, Ferhat Abbas a dénoncé sans détour la situation faite aux Algériens musulmans et à leurs élites et a revendiqué avec courage l’égalité des droits à leur profit et le respect de la personnalité musulmane. Les batailles innombrables et sans concession qu’il livra à l’ordre colonial furent menées presque toutes dans le cadre de formations politiques qu’il contribua à créer - ou créa lui-même - et eurent successivement pour mots d’ordre l’affranchissement politique des Algériens musulmans et l’abolition du système colonial (Congrès musulman de 1936), l’abolition du code de l’indigénat, l’application du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et une Constitution pour l’Algérie, revendications consignées dans l’historique Manifeste du peuple algérien qu’il eut l’honneur de rédiger. A la tête des Amis du Manifeste et de la liberté (AML), Ferhat Abbas donna à sa lutte pour la reconnaissance de l’identité algérienne une dimension nouvelle qu’il exprima puissamment à travers la revendication d’une République algérienne. Une étape importante dans l’histoire du mouvement national et dans celle de notre pays était ainsi inaugurée.

Une conviction profonde

Le saut qu’il fit ensuite au cœur de la Révolution algérienne n’en était dès lors que plus naturel, significatif qu’il était d’une conviction profonde qu’il avait acquise après trois décennies de lutte politique le démantèlement du système colonial ne pouvait pas se faire par des moyens pacifiques et exclusivement politiques. Connaissant l’énormité de l’entreprise coloniale et son caractère monstrueux et violent, Ferhat Abbas avait acquis une conscience aiguë des possibilités réelles d’émancipation de notre peuple et de la marge de manœuvre étroite qui était la sienne dans le combat politique qu’il menait. N’est-ce pas lui qui disait : « Je préfère le compromis honorable à la violence et, connaissant le passé colonial, j’appréhendais surtout les révoltes et la mort de multitudes d’innocents. C’est pourquoi j’ai cherché longtemps la solution de conciliation. » De cette stratégie du possible qu’il privilégia à toute autre stratégie et qui marqua profondément son œuvre politique et militante, nous pouvons dire aujourd’hui qu’elle fut appropriée et contribua significativement à la clarification des débats, à l’arrivée à maturation du nationalisme algérien et donc aux choix ultimes qui furent faits en novembre 1954. En septembre 1958, Ferhat Abbas devient président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et le resta jusqu’en octobre 1961. L’indépendance acquise, il estima, avec l’exigence qui l’animait, qu’il était insuffisant d’être indépendant formellement et qu’il fallait également être libre et responsable. Président de l’Assemblée nationale constituante jusqu’à sa démission en 1963, il dénonça la politique de confusion et de concentration des pouvoirs qui pouvait, à terme estimait-il, entraîner le pays dans l’impasse et la régression. En 1976, Ferhat Abbas revient avec force sur la question de la démocratie et des libertés en s’élevant, au prix de la sienne encore une fois, contre l’octroi d’une Charte nationale qui ne pouvait déboucher, selon lui, que sur l’exercice solitaire du pouvoir. Ferhat Abbas a lutté pour la liberté et la vérité. Il l’a fait avec la meilleure des armes : la bonne foi et l’authenticité, la conviction profonde et l’enthousiasme. Profondément affecté par le sort révoltant réservé à son peuple, il ne pouvait qu’emprunter le chemin qui fut le sien et croiser avec bonheur la politique dont Hegel disait, avec une infinie vérité, qu’elle est le destin de l’homme. Plus donc et mieux que l’homme de la République et de la démocratie, il fut un humaniste au sens élevé du terme, incarnant chez nous, et avant l’heure, cette valeur universelle et éternelle, l’humanisme, qui, nous le savons aujourd’hui, est en voie de triompher définitivement des idéologies qui ont façonné le siècle passé. Qu’il s’agisse du Jeune Algérien, de l’Autopsie d’une guerre, de La Nuit coloniale, de L’Indépendance confisquée ou de ses autres écrits, nous nous trouvons en présence d’une pensée et d’une démarche claires, cohérentes et sincères. Nous y trouvons aussi, exprimées avec constance, ces valeurs en lesquelles il a cru profondément et qu’il a portées sa vie durant sans fléchir. Ferhat Abbas s’est éteint il y a de cela 20 ans. Mais son œuvre, comme celle de tant d’autres de nos compatriotes, témoigne de ce qu’il fut et de ce qu’il reste : un témoin privilégié de la condition des hommes, ses semblables, et un acteur de premier plan dans l’œuvre collective de restauration de la personnalité algérienne, de renaissance nationale et de recouvrement de notre indépendance.

Ferhat Abbas, mon oncle, notre contemporain

Nassim Abbas, Source : Liberté


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