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Commémoration de la disparition de Ferhat Abbas

La difficulté d’être démocrate en Algérie
samedi 24 décembre 2005, écrit par : Nedj

Dire aujourd’hui en quelques lignes ce qui pourrait donner sens à l’itinéraire d’un homme politique algérien de l’envergure de Ferhat Abbas, sans être dans la flagornerie ni dans la diatribe, relève de l’exploit pour un historien dont seuls les faits établis et leur analyse dans le contexte où ils se sont déroulés doit servir de ligne de conduite.

Je me propose donc de mettre en évidence deux ou trois moments marquants de ce personnage dans l’histoire contemporaine de notre pays. Si nous devons commencer par un commencement quelconque, autant le faire avec la création par Ferhat Abbas de l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA)1. C’était immédiatement après les affres du 8 Mai 1945 et de la terrible épreuve subie par les Algériens, victimes des « bienfaits de la présence coloniale » dans leur pays. La problématique de l’UDMA tournait toujours autour du statut de l’Algérie et de la nature de ses institutions. Elle admettait bien comme terme possible de l’évolution un changement de statut pour l’Algérie. Elle le revendiquait même avec une égalité des droits civiques pour tous les Algériens. Mais, tout comme le PCA qui voulait ce changement sur la base d’une large représentation des organisations ouvrières et paysannes affiliées au parti, l’UDMA recommandait « l’union avec les partis démocrates et le peuple de France ». Pour elle aussi, le peuple algérien ne pouvait être que cette grande union des communautés vivant en Algérie et la voie de son affirmation ne pouvait se faire que par le jeu des institutions, par la libre expression de ses représentants, c’est-à-dire par les partis politiques démocrates. Un statut particulier pour l’Algérie faisant de ce pays une République autonome avec un Parlement élu au suffrage universel, tels étaient les termes par lesquels l’UDMA pensait pouvoir progresser vers la suppression de la domination coloniale. Pour Ferhat Abbas, et à travers lui pour l’UDMA, c’est la citoyenneté qui est à conquérir et non la nation algérienne, qui, elle, reste encore à édifier. C’est ce que l’on retrouve dans les propos de l’homme politique qui, reprenant Renan dans les statuts des « Amis du manifeste et de la liberté », considère qu’il fallait « créer chez tous les habitants de l’Algérie, qu’ils soient juifs, chrétiens ou musulmans, la solidarité algérienne, le sentiment d’égalité et le ‘‘désir d’être ensemble’’ », qui constitue la nation. Prisonnière du fétichisme républicain, la revendication démocratique pour Ferhat Abbas et les représentants de l’UDMA ne va pas plus loin que la reconnaissance d’une Algérie où citoyenneté et nationalité viendraient à se constituer dans l’égalité des droits sans distinction de race ni de religion. Le peuple algérien, fait de communautés diverses, regroupé autour d’une Constitution républicaine, représenté par des partis démocratiques, s’exprimant librement dans un Parlement élu au suffrage universel, telle est la perspective historique et le contenu que donnait Ferhat Abbas à son action politique. Nous retrouverons, quelques années plus tard, une telle démarche partagée par le MTLD et par le PCA qui, en août 1951, fondent le « Front algérien pour la défense et le respect des libertés » (FADRL). Les ulémas aussi s’y joignent et Larbi Tebessi précise, à l’occasion de l’assemblée constitutive, les objectifs du front : « L’unification d’une Algérie libre et la jouissance de ses biens par tous ses enfants sans distinction de race ou de religion. »2 Les événements vont se bousculer dans ces premières années de la décennie cinquante et tous les partis algériens vont se trouver pris dans la tempête déclenchée par les hommes du 1er Novembre. Je ne m’étendrai pas sur les aléas (et les tourments) d’un homme politique durant ces années de guerre de libération, mais je n’omettrais pas de rappeler que des dirigeants aussi marquants qu’Abane Ramdane en 1955-1956 ou que ceux qui dirigent la lutte de libération en 1958 lui font appel pour l’intégrer dans les plus hautes instances de la révolution. Etait-ce le signe d’une adhésion à ses idéaux démocratiques et à ses conceptions de la citoyenneté et de la nationalité algériennes ? Rien n’est moins sûr. L’avenir immédiat le montrera suffisamment. Je terminerai mon propos par un paradoxe, celui des alliances contre nature que Ferhat Abbas, peut-être par ressentiment contre les hommes du GPRA, va conclure avec Ben Bella et les putschistes qui l’entourent.

Ferhat Abbas et l’Assemblée constituante

Les premiers jours, les premières semaines et même les premiers mois qui ont suivi la proclamation solennelle de l’indépendance ont été marqués par une grave série de crises internes à la direction de la révolution. Pour ne pas trop nous étendre sur les tenants et aboutissants de ces soubresauts accompagnant, somme toute, tout nouvel Etat dans ses premiers pas, nous nous contenterons de mettre en relief quelques aspects en relation avec la thématique générale de ce colloque. On peut dire, en résumé, que la direction s’est divisée sur la question de l’autorité légale et du pouvoir légitime qui devait remettre solennellement les destinées du pays à ses mandataires dûment élus par une Assemblée souveraine. A Tlemcen, un groupe compact se constitue autour de Ben Bella. Avec le colonel Boumediene, chef de l’état-major général « félon », on retrouve Ferhat Abbas, représentant historique du courant libéral démocratique avec ses compagnons de route : Ahmed Boumendjel et Ahmed Francis (tous deux anciens membres de l’UDMA et anciens ministres du GPRA), Mohammed Khider, partisan de la primauté du parti, le colonel Ouamrane (un des premiers insurgés d’avant même 1954, colonel de l’ALN et ministre du GPRA) et d’autres. C’est cette coalition hétéroclite qui finit par l’emporter non sans avoir utilisé la force armée pour réduire les diverses oppositions. C’est donc à un groupe prenant le pouvoir par la force que le président de l’Exécutif provisoire va s’en remettre. On engage dans la foulée les élections à l’Assemblée nationale constituante. La composition des listes des candidats à l’élection de cette Assemblée était strictement contrôlée par le groupe dominant : une liste unique par département avait été constituée par le bureau politique et les responsables militaires. La campagne électorale fut également organisée par eux. Des membres de l’Exécutif provisoire qui figuraient sur les listes électorales ont été élus ; on y relève les noms de Roger Roth, vice-président de l’Exécutif, Jean Mannoni, délégué aux Finances, Charles Koenig, délégué aux Travaux publics, Mohammed Khemisti, directeur de cabinet, et Abderahmane Farès, président. La mention de ces noms et de cette composante que l’on va retrouver dans les bancs de l’Assemblée constituante laisse augurer l’engagement des dirigeants politiques de l’heure quant à une ouverture à une représentation de toutes les communautés et confessions du pays3. « Après l’élection des membres du bureau de l’Assemblée, et de Ferhat Abbas comme président de celle-ci, et après l’adoption par l’Assemblée le 26 septembre 1962 de la résolution fixant les modalités de désignation du chef de gouvernement, Ben Bella, seul candidat, fut élu par acclamation chef du gouvernement et donna lecture de son programme »4. Ainsi se terminait la passation des pouvoirs de l’Exécutif provisoire à un gouvernement désigné par une assemblée élue sur liste unique. Lors de la première réunion de l’Assemblée nationale constituante5 il y eut une passe d’armes entre Ferhat Abbas, président du bureau de l’Assemblée, et Hocine Aït Ahmed6. Ce dernier intervient et pose une question préjudicielle qui soulève en fait toute la problématique du processus constitutionnel. « Nous avons aujourd’hui la mission d’investir le premier gouvernement de la République démocratique et populaire. Il va de soi que les attributions de ce gouvernement doivent être clairement définies et qu’il exercera ses pouvoirs sous le contrôle de cette Assemblée, dépositaire de la souveraineté nationale. Mais je me rends compte que, dans la déclaration du frère Ben Bella, président du conseil, le mécanisme des rapports qui doivent régir l’autorité de l’Assemblée et du gouvernement n’a pas été évoqué. Tout ce que je souhaite, c’est qu’à l’avenir, on puisse trouver le temps nécessaire pour préciser en droit et en fait les instruments nécessaires à l’établissement d’un équilibre dynamique entre la souveraineté populaire dont l’Assemblée est l’expression et l’Exécutif. »7 En fait, se profile en clair toute la nature du problème qui taraudera les juristes « constitutionalistes » sollicités par le régime en place pour formaliser dans un ensemble de dispositions législatives ce renversement du rapport entre l’autorité souveraine du peuple citoyen et celle de l’Exécutif. Une fois les limites du dispositif juridique atteintes, il ne reste plus que le recours à la force nue. Je ne me hasarderai pas ici à souligner le fait récurrent en Algérie de tels renversements et de tels recours à la force des armes contre la libre expression des citoyens.

1) En avril 1946, Ferhat Abbas crée l’UDMA que rejoignent Ahmed Boumendjel, Kaddour Sator, Dr Saâdane, Dr Ben Khelil, Ahmed Francis, Pr Mahdad, Hamid Bensalem, Ben Khadda et bien d’autres élus.

2) Cf. Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Ed. ENAL, Alger t. II, p. 872.

3) Pour le détail des noms des membres « élus » de cette assemblée constituante, voir Journal officiel de la République algérienne démocratique et populaire, 1re année, n° 3, lundi 1er octobre 1962.

4) A. Farès, La cruelle vérité, Ed. Plon, Paris 1982, p. 147.

5) Elle eut lieu le 27 septembre 1962.

6) Ancien responsable de l’OS et un des dirigeants historiques de la révolution ; ancien vice-président du GPRA.

7) JORADP, op cit (C’est nous qui soulignons).

Daho Djerbal, Source : Liberté


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